[Désespoir féministe] – Incelles et vénères, les néofems nous font visiter leur enfer

« Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance », Dante Alighieri (Auguste Rodin, Porte de l’Enfer, 1880sv).

L’affiche du week-end des féministes rurales (12-13 septembre 2020 entre Laval et Le Mans) nous a bien fait rire – il faut reconnaître à leur décharge que cette auto-caricature semble une manière plutôt drôle et efficace de couper l’herbe sous le pied aux persifleurs du camp d’en face.

Il est intéressant tout de même de relever que cette présentation apparemment second degré n’en est pour autant pas moins parfaitement premier degré. Le post-scriptum sous l’affiche nous éclaire sans ambiguïté sur l’extrémisme radical (à la limite du totalitarisme) de leur idéologie :

La dernière phrase baragouinée en inclusive est l’expression même de la profonde bêtise raciste et sexiste du néoféminisme contemporain. Et chez elles, ce n’est même plus de l’humour, c’est 100% premier degré :

Elles vont même encore plus loin que ce panneau, puisqu’elles font des féministes contemporaines uniquement des laiderons en surpoids de type punk à chiens, agressives et repoussantes, crachant leur venin sur tout ce qui ne leur ressemble pas : hétérosexuels des deux sexes, femmes qui s’épilent ou s’entretiennent physiquement et plus que tout, hommes et femmes blancs bien dans leur peau. Ceux-là n’auront pas droit à la parole et devraient même rendre des comptes. Il est amusant tout de même de voir l’inclusive leur servir à porter le fer contre les femmes blanches (« Le racisme anti blanc-he-s n’existe pas ») : n’oublions pas que ce nouveau féminisme communautariste et ségrégationniste a aussi comme ennemi les femmes (et les féministes) blanches.

Ici, le féminazisme ne se cache plus : si vous travaillez pour gagner votre vie, que vous êtes né blanc et de sexe masculin, que vous ne justifiez pas d’un handicap mental ou physique (et même si c’était le cas, vous resteriez de toutes façons un sous-homme car blanc, hétérosexuel et cis-genre; idem pour les gays qui resteront quoi qu’il arrive des hommes blancs), vous serez de facto interdits de séjour et fustigés comme des criminels. Car ici, on pratique l’exclusion pour mieux prouver qu’on est inclusifs. Ces féministes ont décidément des fils qui se touchent – je vais être traitée de psychophobe si je le fais remarquer, mais j’assume ! (et je compte bien continuer encore longtemps à dénoncer ces bêtises).

Bon, en vérité… quel homme blanc cis-genre ou même quelle femme blanche bien dans sa peau aurait envie d’aller se triturer les poils des mollets tout un week-end chez des hôtesses aussi revêches et mal embouchées ? À part pour sous-mariner (j’espère d’ailleurs que quelques taupes s’infiltreront pour nous raconter ce qu’ils ont vu et entendu), je ne vois pas grand monde pour aller sortir ces pauvres féministes de leur solitude et de leur entre-soi.

Car qu’est-ce que tout cela nous dit, dans le fond ?

Le néo-féminisme, faux-nez du désespoir affectif et du reflux du pouvoir féminin

Il m’apparaît de plus en plus évident que ces élucubrations, toujours plus intolérantes, ne sont finalement qu’une façade pour ne pas nommer le vrai problème des néo-féministes : elles se sont exclues elles-mêmes du champ de la séduction et de tout espoir de vivre un jour une vie amoureuse satisfaisante.

Enfermées dans leurs revendications toujours plus extensives, leurs anathèmes et leurs jérémiades, croyant « s’empouvoirer », comme elles disent (traduction pitoyable de l’empowerment des radicales américaines), elles ont en réalité perdu les fondements mêmes du pouvoir féminin : elles savent bien qu’elles ont perdu la bataille de la compétition intra-sexuelle. De plus, ces féministes se vouent elles-mêmes à la disparition puisque leur nihilisme les empêche de se reproduire (même si, bien sûr, elles essaient en contrepartie de diffuser leur désespoir par contagion idéologique).

Le « dépouvoirement » néo-féministe

Le néo-féminisme victimaire, pleurnichant H24 pour extorquer le pouvoir absolu – les larmes féminines étant une tactique bien connue pour obtenir tout et n’importe quoi – est volontairement aveugle sur le pouvoir réel des femmes tout au long de l’histoire. Non seulement le sexe féminin a livré des femmes de pouvoir à la pelle (impératrices, reines, régentes, abbesses, mères supérieures… et même maîtresses ou courtisanes); les femmes de l’ombre ont toujours tiré les ficelles du pouvoir (Brigitte Macron a par exemple son mot à dire sur la composition du gouvernement, bien plus que certains conseillers masculins en poste – c’est elle, notamment, qui a imposé le maintien de Marlène Schiappa); mais plus encore, d’un point de vue anthropologique et du fait de l’hétérosexualité qui, doit-on le rappeler, a permis la survie de l’espèce et l’évolution, les femmes disposent naturellement d’un pouvoir considérable sur la gent masculine – ce que les travaux de l’évo-psy ou du darwinisme démontrent jour après jour. Seules les néofems victimaires, autodestructrices ou lesbiennes semblent l’ignorer totalement (sur le partage des pouvoirs sur le marché de la séduction, voir aussi François de Smet,  Les lois du marché amoureux, Paris, Flammarion, 2019).

Il semble donc que ce féminisme trash de plus en plus agressif soit pour ces femmes à la fois une tactique pour sauver la face – l’attaque étant la meilleure défense : la meute de bouledogues aux cheveux roses crachant à la figure de cis-mecs qui ne voudraient pas d’elles de toutes façons – et pour affaiblir la concurrence – les femmes séduisantes et bien dans leur peau étant fustigées et traitées de soumises au patriarcat :

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est 117892871_1190614361313437_8102354438131147324_n.jpg.
« – Je ne suis pas d’accord avec le féminisme.
– Elle veut l’approbation des hommes ! »

Alors il faut, pour ces femmes en déshérence, affaiblir le plus possible les autres femmes, celles qui leur font de l’ombre en vivant tranquillement leur vie de femmes. Grâce au néoféminisme, on voit ainsi des femmes interdire à d’autres femmes de gagner leur vie : « Les «grid girls» de la Formule 1 en colère contre les féministes » (Le Figaro, 02/02/18). Aujourd’hui, elles s’en prennent au cyclisme, mais comme elles ont encore oublié de réfléchir, elles retirent du boulot à des femmes… pour le donner à des hommes, pourquoi pas, lol ! (« Tour de France : l’organisation met fin aux traditionnelles hôtesses sur les podiums », L’Express, 20/08/20). On attend maintenant qu’elles imposent la même parité dans tous les métiers quasi-exclusivement féminins, comme l’enseignement, par exemple.

Les Incels, OK… mais si on parlait des Incelles ?

Les Incels sont ces jeunes hommes « involontairement célibataires » pour cause de néoféminisme et que ces dernières n’ont de cesse de moquer et de mépriser à longueur de posts sur les réseaux sociaux.

Car oui, on le sait, les femmes de 18 à 30 ans ont le beau rôle; elles sont à un âge où leur jeunesse et leur physique leur donnent tout pouvoir pour repousser et prendre de haut les garçons et hommes du même âge. Quinze ans plus tard, elles rigolent déjà un peu moins sur les Incels – car les pouvoirs se sont inversés. Leurs compagnons sont souvent partis pour une gamine de 25 ans et il leur est de plus en plus difficile d’en trouver un qui réponde à toutes leurs exigences – en général inversement proportionnelles à l’état du marché amoureux.

Mais un phénomène nouveau semble se dessiner – et c’est ce à quoi me fait penser cette affiche et son post-scriptum. C’était la même chose pour un autre rassemblement entre filles ultra-féministes programmé cet été en région parisienne, puis déprogrammé faute de participantes (c’est rassurant) : « Université d’été féministe non-mixte pour poly et sexponautes » (lol) :

Comme on peut le décoder à travers ces lignes édifiantes, le « stage-université d’été » est surtout conçu pour réconforter et pallier la misère affective et sexuelle des participantes – quitte à leur dégoter des plans-cul dans des salles prévues à cet effet :

Tous les moyens sont donc bons pour répondre à la solitude et au célibat qui sont clairement les contrepoints de ce néo-féminisme. Alors même si, ou plutôt parce que leur modèle de vie est loin de faire rêver les autres femmes, elles cherchent à y entraîner le plus possible de filles de leur âge – histoire de n’être pas trop seules à patauger dans leur marasme.

Et c’est visiblement à cela que leur idéologie s’emploie : « Soyez les plus laides possible, cultivez votre cellulite, vos poils, vos troubles mentaux, votre intolérance, votre méchanceté, haïssez tous les hommes qui auraient pu vous rendre heureuses, ne laissez surtout aucune jeune femme espérer un jour vivre heureuse auprès d’un homme hétérosexuel… ». Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance…

Non merci, mais très peu pour moi ! Je suis bien plus heureuse avec un homme, vous pouvez vous mettre vos injonctions où je pense !

  • Voir aussi sur le même thème :

[à suivre….]

Camille Paglia – Amazone d’inconfort

Camille Paglia, « Amazone d’inconfort », Le Nouveau Magazine Littéraire, n° 26, février 2020

Propos recueillis par David Haziza

En rupture avec le retour du puritanisme dans le féminisme américain, cette essayiste hors normes prône une sexualité politiquement incorrecte.

David Haziza. – Vous êtes devenue célèbre avec Sexual Personae, paru aux États-Unis en 1990. Les lecteurs français y ont pour la première fois accès. Pour commencer, qu’est-ce qu’une « persona sexuelle » ?

Camille Paglia. – Sexual Personae, le produit de vingt ans de labeur, contient ma vision du conflit entre nature et culture, qui tourmente l’humanité depuis l’âge de pierre. La voix agressive, sans compromis, du premier chapitre doit beaucoup au magistral Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, que j’ai lu avec admiration quand j’avais 16 ans. Persona, c’est le mot latin désignant le masque théâtral qui amplifiait la voix de l’acteur lors des performances en plein air. Les personas sexuelles, dans mon système, ce sont les artifices immuables par lesquels des cultures successives ont tenté de symboliser et en même temps de contenir le pouvoir écrasant de la nature. Ces masques, j’en suis amoureuse, et en même temps je crains et honore la nature. Or l’hommage à son pouvoir volcanique a fait de Sexual Personae un livre inacceptable aux yeux de l’orthodoxie féministe et postmoderne qui avait aveuglément embrassé le constructivisme social : à l’époque, pas moins de sept éditeurs ont rejeté mon manuscrit ! Il n’y a peut-être qu’au Brésil – avec son carnaval épique, hallucinatoire, ses paysages sublimes de monts, de jungles et de mer – que mes idées ont été complètement comprises.

Vous êtes une « féministe amazone ». Le féminisme contemporain est-il trop étranger au « pouvoir féminin » ? Comment ressusciter ce pouvoir ?

Oui, j’ai baptisé ma doctrine « féminisme amazone », ce qui signifie qu’à mes yeux la femme libérée doit assurer sa propre protection dans un monde où les dangers nous guettent tous, hommes ou femmes. Croire que la vie pourrait être parfaitement sûre, sans blessures ni risques, relève d’un fantasme puéril. Pour être libre, il faut renoncer à s’apitoyer sur son sort, il faut du courage. Ma première vision de l’Amazone m’est venue de la Diane d’Anet, cette représentation en marbre de Diane de Poitiers, princièrement étendue, son arc à la main, et de l’autre saisissant un cerf royal mais docile. Voilà une oeuvre maniériste éblouissante, qui continue de représenter pour moi l’ultime pouvoir féminin – une fusion de Vénus et de Diane, commandant à la fois le monde de l’action, public, et celui, privé, de l’amour et du désir. Le féminisme d’aujourd’hui a choisi de se restreindre à une vue étriquée de la femme, masochistement vulnérable, incapable de progresser, de survivre même, sans une protection paternaliste.

Allégorie de Diane de Poitiers (en Diane chasseresse) et de son amant le roi Henri II (en cerf). Auteur inconnu, 1550-1560, marbre (Paris, Musée du Louvre).

Colette a dit que les suffragettes la dégoûtaient et qu’elles méritaient le fouet ou le harem. Un jugement paglien avant la lettre ?

Absolument pas. Je suis une féministe de l’équité, je me bats à ce titre pour les droits politiques des femmes. Mon exigence est que toutes les barrières contre l’avancement des femmes, en politique et au travail, soient ôtées. Mais je m’oppose en même temps, parce que je les crois réactionnaires, à toutes les protections spéciales dont bénéficieraient les femmes, ainsi qu’aux quotas, et je fais une forte distinction entre les domaines privé et public. La régulation légale ne peut ni ne doit s’immiscer dans la vie privée – qui est notre véritable identité, là où nous existons dans toute l’ambiguïté des humeurs rebelles et des rêves illicites auxquels nous restons soumis. Bien que je sois critique de beaucoup d’autres féministes, mon féminisme à moi est véhément et inébranlable.

Dans un article paru dans Playboy en 1992, vous avez déploré le « retour de Carrie Nation », cette figure du puritanisme et de la prohibition du début du XXe siècle. Le féminisme contemporain est-il trop WASP ?

Le puritanisme fanatique que j’attaquais dans le féminisme anglo-américain – personnifié par les grandes inquisitrices MacKinnon et Dworkin, qui cherchaient alors à faire interdire Playboy et Penthouse – semblait avoir été défait à la fin des années 1990, notamment grâce à l’audace érotique des vidéos d’une Madonna, ma congénère italo-américaine. Mais les présupposés puritains d’alors ont resurgi avec encore plus de force dans le mouvement MeToo, qui, malgré ses bonnes intentions, a tort de décrire les femmes comme des victimes sans défense de la luxure masculine. Les féministes doctrinaires, que seuls les mots et la codification de lois répressives intéressent, manquent souvent de sens visuel. Elles réduisent l’art à son message social et semblent un peu perdues face à la nudité qui, pour elles, est, dans l’oeuvre d’artistes de sexe masculin, dégradante, ou bien percutante, mais seulement sur le plan politique : je pense à ce bizarre exhibitionnisme des manifestations de rue (les SlutWalk [Marches des salopes], par exemple). Du coup, elles semblent avoir du mal à célébrer, avec révérence, comme c’est le cas en Europe du Sud, le corps et la sensualité.

Choisissant le camp de Sade contre celui de Rousseau, vous écrivez dans Sexual Personae que « le sexe est pouvoir ». Les féministes auraient-elles dû lire Justine plutôt que le Contrat social ?

Sade a eu un impact énorme sur ma vie : sa témérité et son bel esprit, sa dédaigneuse absence de pitié, son insistance sans remords sur les froides vérités de la vie. Que les livres de Sade aient disparu des librairies américaines il y a une trentaine d’années est une chose tragique. Il a été rayé de la carte culturelle. Aujourd’hui, vu l’esprit de censure qui fait rage au sein du gauchisme américain, on voit mal comment Sade pourrait être revendiqué et réhabilité.

Vous vous êtes naguère qualifiée de pornographe, considérant depuis toujours la pornographie comme une forme d’art. Cependant, faites-vous une distinction entre, disons, Deep Throat [Gorge profonde] et le porno amateur ou industriel ?

La pornographie est un sombre miroir qui révèle les tabous secrets d’une culture. On ne peut jamais comprendre une société donnée si l’on n’a pas appréhendé la forme et les contours de sa pornographie. La pornographie est une forme d’art, à savoir une représentation fictive de la réalité. Il y a de l’art de qualité et aussi de l’art médiocre : il en va de même de la pornographie. Cela étant dit, sa crudité est essentielle : elle est là pour révéler le fond sauvage de nos appétits, qui surgissent sous le vernis de la vie sociale et policée. J’ai arrêté de m’intéresser à la pornographie quand elle est passée du cadre artistique des films et des magazines à celui d’Internet, avec ses espaces mesquins et son refus de la mise en scène. Cependant, je continuerai à la défendre, car même la pornographie en ligne est une source d’énergie et de liberté, une fenêtre sur la nature pour tous ces employés paralysés, ces prisonniers, ces galériens de la modernité, aux corps abrutis, enchaînés à leur bureau.

Vous avez grandi dans un milieu italo-américain, entourée d’hommes forts, de femmes fortes. Ce pouvoir vénérable tend à disparaître. Vous avez écrit que la masculinité était « agressive, instable, explosive », mais que « c’est aussi la force culturelle la plus créative dans l’histoire ». Dans quelle mesure assistons-nous à une crise de la masculinité, et en quoi cela regarde-t-il le féminisme ?

La crise de la masculinité du monde occidental est le résultat d’un jeu de forces économiques ayant agi sur le long terme. À l’ère postindustrielle, la classe moyenne se retrouve hypertrophiée et, les usines étant délocalisées dans le tiers-monde, les hommes qui la composent occupent des emplois de bureau impossibles à distinguer de ceux de leurs collègues féminines. L’identité masculine traditionnelle s’en trouve cantonnée au secteur secondaire, notamment au bâtiment, qui requiert force physique et bonne volonté quand il s’agit de se salir sous un temps inclément. Dans la haute technologie et le royaume hyperintellectuel des élites, les différences sexuelles ont été continûment effacées. Cela a poussé de nombreuses féministes à proclamer que la masculinité n’avait pas d’existence réelle ou qu’elle disparaîtrait bientôt. Non sans cruauté, ces femmes ignorent ce que leurs vies privilégiées doivent au travail des prolétaires masculins : c’est par lui que toutes les structures qui les entourent ont été créées, et c’est lui qui maintient des services aussi essentiels que ceux de l’électricité, de la plomberie, de la voirie et des transports.

J’ai passé ma petite enfance au sein d’une communauté très soudée d’immigrants ayant quitté l’Italie pour travailler en Amérique. Dans l’antique division du travail, il y avait le monde des hommes et celui des femmes : les sexes avaient, au quotidien, assez peu de choses à partager. À la maison, j’ai pu observer que c’étaient des femmes, plus âgées et profondément religieuses, qui dirigeaient. Aujourd’hui, les sexes travaillent côte à côte toute la journée : cette familiarité excessive, nouvelle dans l’histoire, vaut à la fois banalisation et exacerbation des tensions. Selon moi, la souffrance morale et la fatigue des femmes actives, dont elles accusent injustement les hommes d’être responsables, est le résultat de deux choses : la fin du soutien matériel et celle de la chaleureuse solidarité que les femmes se sont portée les unes aux autres chaque jour de leur vie pendant les dix mille ans de l’ère agraire. Cette solidarité grisante, je l’ai vue et ressentie durant mon enfance, et je sais ce que nous avons perdu.

L’une des nombreuses controverses qui se sont produites en France durant le mouvement MeToo est liée à une tribune signée, parmi beaucoup d’autres, par Catherine Deneuve et la critique d’art Catherine Millet sur la « liberté d’importuner ». Qu’en avez-vous pensé ? Aurait-elle pu être écrite aux États-Unis ?

J’ai été emballée en lisant ce qui concernait la tribune du Monde, qui m’a fait espérer qu’un tournant dans la lutte contre le politiquement correct au sein du féminisme était atteint. Il est peu probable qu’un journal américain ait le courage de publier un texte aussi incendiaire et audacieux. Ma propre philosophie de la sexualité a été profondément influencée par les films d’art européens que je regardais dans les années 1960. Jeanne Moreau, Catherine Deneuve et Stéphane Audran représentaient une vision sophistiquée de la sexualité, qui manquait alors cruellement aux États-Unis. D’où ma déception lorsque Deneuve, évidemment sous pression, s’est excusée au bout de quelques jours d’avoir signé cette tribune.

Vous êtes lesbienne et vous vous définissez comme transgenre. Pourtant vous critiquez souvent le mouvement trans, notamment l’idée que la chirurgie puisse changer le sexe de quelqu’un. Vous affirmez que ceux qui encouragent le transgenrisme chez les enfants se rendent coupables de maltraitance… Que signifie pour vous être transgenre ?

À aucun moment de ma vie je ne me suis sentie « féminine ». J’ai sans aucun doute souffert de ce qu’on appelle une « dysphorie de genre ». Depuis le début je me suis rebellée contre le conformisme vestimentaire qui régnait dans l’Amérique des années 1950. Dans les choix de déguisement que je faisais à Halloween, mon identification à un mode masculin d’expression était manifeste : Robin des Bois à 5 ans, le toréador de Carmen … Malgré mon hétérodoxie de genre, je ne crois pas que l’on puisse changer de sexe. Chaque cellule d’un corps, à l’exception de celles du sang, reste marquée pour toute la vie, opiniâtrement, par un certain genre. L’exclusion de la biologie du cursus féministe, causée depuis les années 1970 pour des raisons idéologiques, a mené à l’actuelle confusion, très répandue, autour de ce sujet. Il se peut qu’une réaction politique se fasse déjà sentir, mais elle est réprimée par les médias.

En tant que libertarienne, je crois que chaque individu possède un droit absolu sur son corps et sur son identité, qu’il ou elle peut les altérer, les modifier, les renommer à volonté. D’ailleurs, je soutiens l’introduction d’une catégorie « X » sur le permis de conduire et le passeport de ceux qui rejettent la bipartition traditionnelle de genre. Ce que je rejette catégoriquement en revanche, c’est l’intrusion des gouvernements et des bureaucraties universitaires en ces domaines : elle ne peut que conduire à un contrôle autocratique de la liberté d’expression. Le futur ne regardera pas avec bienveillance une époque où de jeunes enfants non conformes sexuellement (ce que j’étais moi-même) sont accompagnés sur le chemin prématuré des transformations chirurgicales, qui va de pair avec un assujettissement à vie aux médecins et à une industrie pharmaceutique rapace. Voilà pourquoi dans l’introduction de Provocations, j’exhorte ainsi les jeunes questionnant le genre : « Restez fluides ! Restez libres ! »

Vous avez écrit que, « souvent, de mauvaises personnes produisent des oeuvres d’art formidables ». Quelle est la relation entre l’art et le mal ?

Que ce soit pour Caravage, Picasso, Jackson Pollock, Woody Allen ou Roman Polanski, je n’ai aucun problème à admirer une oeuvre d’art tout en condamnant moralement la personne qui l’a produite. Je m’oppose absolument à ce que l’on bannisse des oeuvres dont les créateurs offenseraient les codes actuels du politiquement correct. Pour moi, une oeuvre d’art, même quand elle s’occupe de problèmes politiques ou sociaux, appartient à un domaine abstrait, au-delà de tout ce qui est personnel. Je vois l’histoire de l’art comme un trésor, semblable à l’inconscient collectif de Jung, un fonds d’idées qui transcendent largement leurs faillibles auteurs.

Rien ne m’empêchera de regarder avec plaisir les premières comédies de Woody Allen, des classiques. Le conflit glauque qui l’oppose à Mia Farrow ne m’intéresse pas – Farrow qui, en 1992, lui envoyait cette grotesque carte de Saint-Valentin, une photo de famille où les coeurs de leurs enfants étaient transpercés d’épingles et le sien d’un couteau de cuisine. Voilà une histoire bien plus complexe que ce que les médias en ont dit. Ayant un vrai casier de sordide exploitation sexuelle, Polanski est un cas différent. En même temps, c’est un artiste majeur. Le Couteau dans l’eau, sorti en 1962, a eu un impact colossal sur moi. Rosemary’s Baby et Chinatown sont des chefs-d’oeuvre qui n’ont rien perdu de leur puissance avec les années. Ma position sur tous ces cas est très ferme : s’il y a des preuves, oui, que l’on poursuive et punisse l’homme, mais qu’on laisse l’art tranquille.

Comment interprétez-vous le phénomène Greta Thunberg, ou, pour le dire autrement, quelle est la persona sexuelle de Greta Thunberg ?

Cette étrange momie qu’est Greta Thunberg est, en tant que persona sexuelle, une vierge folle semblable à la Miss Havisham des Grandes Espérances de Dickens : abandonnée à l’église par son fiancé, Miss Havisham continue de porter sa robe de mariée en lambeaux, vivant avec les restes de sa pièce montée pourrie dans un manoir décrépit aux horloges arrêtées. Thunberg me rappelle aussi ces poupées démoniaques qui apparaissent dans trois épisodes de La Quatrième Dimension, la série de Rod Serling : elles sont programmées par des ventriloques (les parents de Thunberg), mais bien vite elles s’en prennent à leurs propriétaires et attaquent l’espèce humaine. Greta Thunberg est la colporteuse d’une propagande apocalyptique dont elle a été nourrie par d’autres et qu’elle est incapable d’étayer au moyen de faits. Je suis depuis longtemps sceptique devant le changement climatique dans la mesure où il est en fait un trait universel de l’histoire de notre planète depuis sa formation. Je suis pourtant une fervente écologiste : nous avons l’obligation morale de préserver et de protéger nos ressources naturelles, ainsi que de purifier l’air et les cours d’eau de la pollution industrielle. Je rejette cependant ces prophéties apocalyptiques et l’hystérie actuelle. Les adultes manipulateurs qui, à cause de leurs propres intérêts politiques, ont cherché à paniquer toute la jeune génération, méritent d’être condamnés et expulsés de la société civilisée.

REPÈRES

2 avril 1947. Naissance à Endicott, dans l’État de New York.

Depuis 1984. Professeur de sciences humaines et des médias à l’université des arts de Philadelphie (Pennsylvanie).

1990. Parution aux États-Unis de Sexual Personae. Art and Decadence from Nefertiti to Emily Dickinson.

2018. Provocations. Collected Essays.

Note(s) :

Femmes libres, hommes libres, Camille Paglia, éd. Hermann, 432 p., 23 E.

Vignette de couverture : Copie de la Diane chasseresse installée dans le parc du château d’Anet (photo Ackteon)

. Voir aussi sur le même thème :

[Féminisme punitif] – Valérie Rey-Robert, la control freak qui veut rééduquer les hommes

Crêpe Georgette, alias Valérie Rey-Robert, nous revient déjà avec un nouveau pensum entièrement construit sur les vieux poncifs du féminisme misandre et punitif, celui-là même qui pleure depuis des décennies sur les « méchants zhoms qui sont rien que des vilains qui veulent toujours toutes nous violer » – et ça, c’est parce qu’ils ont tout le pouvouaar, à eux tous seuls, mais ouiiinnn, c’est trop inzuste !!

Crêpe Georgette pleurant sur la domination masculine (non sans faire tourner sa petite boutique au passage)

Et la pauvre Crêpe a beau retourner le problème dans tous les sens, c’est bien mal engagé pour elle : « Moi, je n’y arrive pas. C’est toujours l’hétérosexualité triomphante, dans la mesure où je n’arrive pas à m’en dépêtrer. C’est le combat d’une vie, et je n’y arrive pas. Mais je n’aime pas parler d’échec personnel, car ce n’est pas le but du féminisme. » (Marie Claire, 13/08/20)

Ha ha ! Encore une de ces malheureuses féministes blanches hétérosexuelles qui se préparent à passer le reste de leur vie à expier de n’être pas de jeunes lesbiennes racisées obèses et déficientes mentales, histoire de bien coller au nouveau conformisme de leur secte. Elle n’est évidemment pas la seule dans ce cas, puisque c’est le nouveau motto de la féministe blanche 2.0:

Pleure, Georgette !

Que nous raconte alors Valérie-Crêpe dans son dernier ouvrage ? Je vais commenter l’article que Marie-Claire, l’un de ces innombrables torchons néo-féministes mainstream vient de lui consacrer : Valérie Rey-Robert : « Les hommes violent parce qu’ils ont le pouvoir de le faire » (Marie Claire, 13/08/20).

Déjà, ça commence mal, puisque le viol est moins une affaire de pouvoir que de sexe, comme je l’avais déjà esquissé dans cet article :

Eh oui, le problème, c’est que le viol est d’abord un acte répondant à un besoin SEXUEL et c’est là que ça bloque fatalement pour les nouvelles bigotes du féminisme victorien. D’autant que pour elles, l’acte sexuel doit toujours être VERTUEUX ; le sexe doit être MORAL. C’est comme cela que VRR conclut sur l’affaire Darmanin : « Et même s’il n’y a pas eu viol, il convient de mesurer que c’est pour le moins immoral ».

Eh bien non, il ne « convient » rien du tout ; le sexe, c’est le sexe et que je sache, Darmanin et sa partenaire étaient libres de baiser où ils voulaient, comme ils l’entendaient, y compris pour des raisons bassement calculatrices si ça leur chantait – dans la mesure où il n’y a pas eu viol et où ils ne contrevenaient pas à la loi. Il n’est écrit nulle part (sauf dans les traités de morale féministe) que tout rapport sexuel doive obligatoirement être mu par une grandeur d’âme et des objectifs nobles : le sexe est souvent immoral par nature et c’est même ce qui fait son plus grand charme ! Les néo-féministes restent désespérément des petites poulettes un peu niaises qui s’imaginent que le sexe ne peut exister qu’aseptisé, contractualisé, nettoyé de toutes ses zones d’ombre et de ses mauvaises pensées : chiant, autrement dit. Eh bien non, il ne le sera jamais et c’est heureux (même si ça peut faire mal, mais la vie aussi fait mal) !

Rey-Robert déroule ensuite la rengaine habituelle du néoféminisme misandre et punitif, cette diatribe devenue ordinaire qui réclame l’éradication pure et simple de la virilité et de la masculinité. Il s’agit là d’un véritable terrorisme idéologique, sexiste et haineux, qui vient pour la centième fois nous parler de « virilité toxique », de « masculinité triomphante », nous dire que « la virilité n’a rien de positif » et qu’elle, Crêpe Georgette, « continue à éduquer les hommes sur ces sujets ». Éduquer les hommes ! Mais quels hommes lui ont demandé de les (ré)éduquer ? Les carpettes néoféministes, également appelées des cucks ? Quel homme accepte de se faire traiter de toxique simplement parce qu’il est né homme ? Comment peut-on tomber aussi bas dans le sexisme et la flagellation ?

Elle continue : « En revanche, je voudrais bien qu’ils s’éduquent entre eux, tout comme les hétéros entre eux, ou les blancs entre eux. » Ben voyons !  Repens-toi d’être blanche et hétéro et rééduque-toi toi-même pour commencer, vieille rombière, avant d’étaler ton sexisme et ton hétéro-phobie ! Comment de tels discours peuvent-ils passer crème ? Le déferlement du néoféminisme a décidément fait reculer l’humanisme et l’universalisme, que je croyais pourtant être les socles de notre civilisation contemporaine. 

« Pour l’auteur, ce n’est pas aux femmes de faire attention à ne pas sortir tard le soir, à ne pas s’habiller trop court, à ne pas envoyer de mauvais signaux. » Eh bien si, justement, les femmes doivent savoir que la liberté ne va pas sans le danger et que c’est à cause de ces féministes candides toujours en porte-à-faux avec la réalité que des jeunes femmes prennent des risques insensés qui les conduisent parfois jusqu’à la mort. Non, une fille de 18 ans ne doit pas exiger de pouvoir aller se torcher habillée en pute avec un groupe de lascars testostéronés jusqu’aux trous de nez sans prévoir ce qui va lui arriver ! Et oui, c’est aussi à cause de ces discours ahurissants que le féminisme a du sang sur les mains. Le réel se fout bien de l’idéologie féministe et les hormones seront toujours plus puissantes que Valérie Rey-Robert et les discours lénifiants de ses copines. C’est aux femmes de grandir, de se prendre en main, de mesurer les risques qu’elles sont prêtes à encourir (ou pas) et à ne pas tout attendre d’une société féministe qui les chaperonnerait du berceau jusqu’à la tombe. Camille Paglia a développé ce sujet dans cet article :

Camille Paglia : « L’université moderne ne comprend rien au mal »

Toute l’interview ne fait ensuite que reprendre la misandrie féministe ordinaire, ce discours pourtant déjà éculé, ressassé indéfiniment par toutes les néoféministes 2.0 ; discours qui ignore systématiquement le rôle des pères et surtout celui de la biologie et des hormones dans la construction du genre. Il s’agit donc de l’authentique idéologie du genre à visée totalitaire, qui ne dissimule même pas ses objectifs : transformer les hommes en femmes et refuser totalement et définitivement à l’autre sexe d’exister dans ses spécificités. Pour VRR, c’est très simple, le mâle, c’est le mal, c’est la violence et l’absence d’émotions ; un festival de lieux communs féministes – avec toujours cette fureur et cette jalousie à l’égard des espaces proprement masculins. 

Car ces féministes aigries ne supportent pas les cercles d’hommes, les échanges des hommes entre eux, toutes ces formes d’interactions, d’apprentissages ou « d’amitiés viriles » qu’ils osent développer hors de leur vue ou hors de leur contrôle. C’est une rengaine habituelle chez les féministes punitives, comme ici Martine Delvaux : Les « Boys’ club » ou le machisme en bande organisée. La vérité, c’est que ça leur est insupportable de ne pas pouvoir tout diriger, tout vérifier, tout réglementer à la manière de vieilles chaisières d’église allant répandre leur vinaigre (j’aime bien cette image) dans les moindres interstices de l’existence masculine. C’est vraiment plus fort qu’elles, ce syndrome de la mère toute-puissante ou de la Super Nanny qui entend tout régenter d’une main de fer. D’ailleurs historiquement, le féminisme a beaucoup eu à voir avec le puritanisme et la prohibition.

Il n’y a finalement pas plus autoritaire et hypercontrôlant que cette caricature de control freak revêche : «Quand ils se retrouvent entre hommes, ce n’est jamais vraiment de l’amitié, ils doivent en permanence performer la masculinité, prouver qu’ils sont de vrais hommes par des comportements sexistes envers les femmes, et entre hommes ». Gna gna gni, ouin ouin… «J’en ai eu un exemple à la salle de sport, où je croisais des hommes se disant amis, (…) l’un s’était penché en avant et lui avait dit « dans cette position j’aurais pu te violer ». J’avais essayé de leur expliquer la violence de leurs propos, tant pour les gens autour qu’entre eux, et ils ne comprenaient pas du tout. » Ha ha, tu m’étonnes ! Ils ont dû bien rigoler devant cette Mère supérieure et son index réprobateur, croyant savoir mieux qu’eux s’ils sont amis ou pas et leur expliquant comment ils ne doivent pas plaisanter entre copains.

L’humour, justement. L’interview se termine par l’usuelle attaque néoféministe contre l’humour (rien de neuf, décidément) : « Vous défendez une intolérance totale au sexisme, même sur l’humour. – Ils n’arrivent pas à comprendre que l’humour a forcément des aspects négatifs, par mauvaise foi. Selon moi, il y a deux choses très difficiles à changer : le sexe et l’humour. Et c’est pénible de changer, car on y prend du plaisir ». Eh oui… c’est la conclusion et tout est dit : il s’agit bien de ce féminisme bigot, punitif et victorien qui assimile l’homme à l’humour et au plaisir, et qu’il faut donc détruire à tout prix – les sectes religieuses rigoristes n’en demandaient même pas tant. Alors, merci, mais NON, NON et NON, ce sera sans moi !  

Il s’agit de toutes façons d’un combat désespéré et VRR le sait bien : elle n’éradiquera ni l’humour, ni le sexe, ni la masculinité, et encore moins la virilité – ou alors, je vais vraiment m’énerver ! Ce néoféminisme qui combat des moulins à vent est intrinsèquement une cause morte ; il n’est qu’un avatar du puritanisme aigri du XIXe siècle avec une touche violemment misandre en plus. Les control freaks de Marie-Claire vont pouvoir continuer à rêver éveillées que le féminisme autoritaire mette enfin les hommes en coupe réglée – avant que la réalité ne se rappelle, comme toujours, douloureusement à elles. 

[à suivre]

 

  • Voir aussi, en réponse à Crêpe Georgette :

Le Verrou de Fragonard ou l’équilibre asymétrique des désirs

Camille Paglia : Sur l’avortement

Traduction par Gabriel Laverdière de l’article de Camille Paglia, « Feminists have abortion wrong, Trump and Hillary miscues highlight a frozen national debate », paru sur Salon.com le 7 avril 2016

SUR L’AVORTEMENT

(extrait de Camille PAGLIA, Femmes libres, hommes libres. Sexe, genre, féminisme, Laval (Qc), P.U.L. (trad. Gabriel Laverdière), octobre 2019, p. 361-369)

La semaine dernière, tels deux vacillants mastodontes siamois, Donald Trump et Hillary Clinton sont tombés dans une fosse à bitume : l’avortement. Trump s’est mélangé les pinceaux alors qu’il se soumettait à un interrogatoire tumultueux sur l’avortement, mené par le pivert en résidence à MSNBC, Chris Matthews, tandis qu’Hillary com mettait une faute directe sur NBC, à l’émission Meet the Press, où elle parla du fœtus en utilisant l’expression « personne à naître », scandalisant l’immense lobby pro-choix, qui considère toute tentative d’« humaniser» le fœtus comme une menace diabolique aux droits reproductifs.

Vu la cohérence de longue date de ses opinions pro-choix, le pétard d’Hillary ne fut qu’un flash ; quant à Trump, en proclamant que les femmes devraient subir « une certaine forme de punition » pour des avortements illégaux, il fit de sa performance maladroite un fiasco et révéla à quel point il avait peu réfléchi à l’un des plus importants sujets ayant occupé la vie publique américaine des quarante dernières années. Après avoir fait preuve de condescendance dans sa gestion malhabile d’une controverse déclenchée par son directeur de campagne, qui a brusquement tiré une journaliste par le bras, Trump a fait, par son court-circuit sur MSNBC, un cadeau juteux aux stratégistes démocrates, qui adorent clabauder sur la « guerre contre les femmes » menée par les républicains – un cliché usé jusqu’à la corde, qui a toute la consistance d’un mirage médicamenteux, mais auquel le GOP (ndt : le Parti Républicain), inepte, n’a jamais réussi à répliquer.

Et puis cette semaine, sur ABC, Hillary a fait froncer quelques sourcils lorsque Candace Cameron Bure, la co-animatrice conservatrice de l’émission The View, lui a demandé si elle croyait qu’une personne pouvait être à la fois féministe et contre l’avortement. « Absolument », a répondu Hillary, ne prenant peut-être pas conscience des implications que pourraient avoir ses paroles, « bien sûr que l’on peut être féministe et pro-vie ». S’agissait-il d’un pivotement électoraliste en direction des femmes conservatrices, comme l’invraisemblable éloge qu’elle avait réservé à Nancy Reagan, supposée militante antisida ? S’il en allait d’une conviction sincère, pourquoi n’en avions-nous jamais entendu parler jusque-là ? Hillary est habituellement chevillée, joue contre joue, à la vieille garde de l’establishment féministe.

Le vrai problème, c’est que depuis Roe c. Wade, arrêt rendu en 1973 par la Cour suprême, reconnaissant l’avortement comme droit constitutionnel de la femme selon le 14e amendement, les guerres au sujet de l’avortement font rage et ont inspiré un histrionisme machinal, entravant et jugulant durablement la politique américaine. Malgré ma ferme position pro-choix, et bien que je sois pour un accès sans restriction à l’avortement, la manière par laquelle on a fait des droits reproductifs un outil idéologique, impitoyablement exploité par mon propre parti (les démocrates) afin d’attiser les passions, de collecter des fonds et de mobilliser les électeurs, me trouble et me répugne depuis des décennies.

 Cette approche mercenaire a commencé par les audiences au Sénat pour la confirmation de trois candidats à la Cour suprême nommés par des présidents républicains Robert Bork en 1987, David Souter en 1990 et Clarence Thomas en 1991. (La nomination de Bork fut rejetée, tandis que celles de Souter et de Thomas furent approuvées.) Ces audiences se transformèrent en une foire de fanatisme féministe, se terminant par l’élévation au rang de martyre d’Anita Hill, dont les accusations de harcèlement sexuel envers Thomas me paraissent encore faibles et exagérées (et manifestement rendues caduques par le fait que Hill a rejoint Thomas dans une autre agence). L’avortement était la motivation mal dissimulée des agents démocrates, poussant une Hill réticente sur le devant de la scène et jetant de l’huile sur le feu dans tous les médias généralistes, qui étaient à l’époque uniformément progressistes. Ce fut cet abus flagrant du processus de confirmation au Sénat qui déclencha l’ascension vertigineuse de la talk radio conservatrice, Rush Limbaugh en tête, lui qui fournissait alors une contre-proposition dans ce qui était (avant Internet) un univers médiatique homogène.

L’avortement s’est avéré essentiel au programme du féminisme de deuxième vague depuis la parution d’un numéro du magazine Ms. en 1972 qui contenait une déclaration provocante, endossée par cinquante-trois Américaines de premier plan : « Nous avons subi des avortements. » Une rubrique récurrente du féminisme contemporain est cet insolent sarcasme de Gloria Steinem (qu’elle prétend avoir entendu à Boston de la bouche d’une vieille chauffeuse de taxi écossaise) : « Si les hommes pouvaient accoucher, l’avortement serait un sacrement. » Mais on peut justement attribuer, ou reprocher, à Steinem elle-même d’avoir fait de l’avortement un sacrement, promu avec une religiosité qu’elle et ses collègues condamnent chez les pieux chrétiens contre qui elles se dressent.

Le féminisme de première vague, né en 1848 à la Convention de Seneca Falls dans le nord de l’État de New York, se concentrait sur les droits de propriété et sur l’obtention du droit de vote, que concrétisa la ratification du 19e amendement en 1920. L’avortement entra dans le canon féministe avec la campagne audacieuse que mena Margaret Sanger pour le droit de contrôler les naissances, enfreignant ainsi la répressive loi Comstock (Comstock Act), ce qui entraîna son arrestation en 1914. Son organisation, la Ligue américaine pour le contrôle des naissances (American Birth Control League), fondée en 1921, devint plus tard Planned Parenthood, qui s’attire toujours de nombreuses controverses à cause du généreux financement que lui verse le gouvernement. Sanger demeure une héroïne pour plusieurs féministes, moi incluse, malgré sa perturbante adhésion à l’eugénisme, un programme (aussi adopté par les nazis) de techniques désormais discréditées, comme la stérilisation, destinées à purifier et à renforcer le patri moine génétique humain. C’est en partie l’oeuvre pionnière de Sanger qui me motiva à rejoindre Planned Parenthood et à y contribuer pendant nombre d’années – jusqu’à ce que je me rende compte, à mon plus grand désenchantement, que cet organisme était devenu une branche secrète du Parti démocrate.

Ma position sur l’avortement est décrite dans mon manifeste « Pas de loi dans l’arène », contenu dans mon second recueil d’articles, Vamps & Tramps (1994) : « La libération des femmes modernes est inextricablement liée à leur capacité de contrôler la reproduction, qui les a asservies depuis l’aube de l’espèce humaine.» Toutefois, je soutiens que notre véritable oppresseur n’est pas l’homme ni la société, mais la nature : l’impératif biologique, que le féminisme de deuxième vague et les études de genre à l’université refusent toujours de reconnaître. Le sexe est la manière (coercitive, espiègle et jouissive) par laquelle la nature assure la survie de l’espèce. Mais, aux époques de surpopulation, ces jouissances fuient en tous sens afin de ralentir ou de freiner la procréation – ce pourquoi je maintiens que l’homosexualité n’est pas une violation de la loi naturelle, mais son accomplissement, au gré de l’Histoire.

Malgré ma position pro-avortement (le terme pro-choix est pour moi « un euphémisme timoré »), j’ai un profond respect pour le point de vue pro-vie, qui, selon moi, peut prétendre à la supériorité sur le plan moral. Dans « Pas de loi dans l’arène », j’ai écrit : « Nous, femmes de carrière, argumentons sur la base de l’opportunité : il est personnellement et professionnellement pénible ou inopportun de porter un enfant non désiré. En revanche, le mouvement pro-vie argue plutôt du caractère sacré de toute conception et de la responsabilité de la société à prendre la défense du faible. » Le silence des féministes de deuxième vague à propos des ambiguïtés éthiques de leur système de croyances pro-choix demeure assourdissant. L’unique exception est Naomi Wolf, avec qui j’ai été en profond désaccord sur maints sujets. Mais Wolf a témoigné d’un courage admirable en s’interrogeant sur l’avortement dans son article « Our Bodies, Our Souls », paru en 1995 et réédité par le magazine londonien New Statesman il y a trois ans, à l’occasion du quarantième anniversaire de Roe c. Wade.

Qu’une aile pro-vie du féminisme puisse exister se confirme par la lecture de cette lettre réfléchie que m’a récemment envoyée, ici à Salon, Katherine Carlson, de Calgary, Canada :

« Pour plusieurs femmes comme moi (une lesbienne de gauche), le sujet de l’avortement est profondément bouleversant. L’arrivée de l’échographie nous a permis de voir dans l’utérus comme jamais auparavant, et l’indéniable humanité du visage y apparaît clairement. J’ai un très grand respect pour l’avis que vous avez tenu sur l’avortement, précisément parce que vous n’avez jamais tenté de déshumaniser le vulnérable être anténatal. Vous étiez manifestement pro-choix, mais rendiez très clair à quel point cette décision était dure. J’ai été ravie quand ils ont retiré l’entrevue de Gloria Steinem sur le site de Lands’ End. Pour moi, elle est une personne qui a tenté de normaliser l’avortement et, pour cela, je la méprise. Les démocrates sont devenus extrémistes et insensibles sur ce sujet, et je me sens complètement exclue. Et à l’évidence, je suis loin d’être de droite. J’ai écouté le témoignage de femmes phénoménales qui ont survécu à des tentatives d’avortement et qu’on avait laissées pour mortes (elles n’ont été sauvées que parce que certains ont pris au sérieux leur serment d’Hippocrate). J’en ai assez de me faire intimider par des femmes qui assimilent égalité des femmes et avortement sur demande. Je connais des femmes qui se servent de l’avortement comme méthode pour choisir le sexe de leur enfant, et ça me tourne les sangs. Si jamais vous décidiez d’écrire un article sur les femmes sans voix comme moi, je vous en serais fort reconnaissante. »

 Je suis complètement d’accord avec Carlson sur le fait que les démocrates pro-choix sont devenus « extrémistes et insensibles » au sujet de l’avortement. Un vide moral se trouve au cœur du féminisme carriériste occidental, un code laïque bourgeois qui voit les enfants comme un obstacle à la réalisation de soi ou comme un problème de gestion qu’il faut confier à des nounous de la classe ouvrière.

Les gauchistes se leurrent sans cesse avec une propagande vocifératrice affirmant que les sympathisants pro-vie ont une motivation « antifemmes ». Hillary a fait de pareilles calomnies son fonds de commerce : par exemple, la semaine dernière, alors qu’elle menait campagne, elle a dit, dans le contexte des commentaires de Trump sur l’avortement : « En Amérique, la santé des femmes est menacée » – comme si se heurter à des difficultés pour avorter constituait une pire menace que l’affreuse intervention requise pour l’interruption chirurgicale de la grossesse. Qui est la vraie victime, ici ?

Ou encore, nous avons Gail Collins, ex-directrice de la page éditoriale au New York Times, affirmant la semaine dernière dans sa chronique « Trump, Truth, and Abortion » (ou « Trump, la vérité et l’avortement ») : « En vérité, le mouvement antiavortement est fondé sur l’idée que le sexe hors mariage est un péché. […] Au fond, c’est au sexe qu’ils s’opposent. » J’ai vu rouge : mais ces féministes semi-intellos de l’aile Steinem, affiliées aux prestigieux médias de Manhattan, où donc étaient-elles pendant l’insurrection pro-sexe de mon aile rebelle du féminisme dans les années 1990 ? Soudainement, deux décennies plus tard, la septuagénaire Collins brandit le drapeau du sexe ? Vous voulez rire ?

Affirmer que tous les pro-vie ont peur du sexe est une vulgaire diffamation. Quoique je sois une athée ne vénérant que la grande nature, je reconnais la beauté morale supérieure de la doctrine religieuse qui défend le caractère sacré de la vie. Par exemple, la pensée et le langage du catéchisme de l’Église catholique sont d’une qualité qui excède tout ce que peut proposer le navrant utilitarisme du féminisme. En ce qui concerne le commandement « Tu ne tueras point », le catéchisme dit : « La vie humaine est sacrée parce que, dès son origine, elle comporte l’action créatrice de Dieu […]. Dieu seul est le maître de la vie de son commencement à son terme : personne en aucune circonstance ne peut revendiquer pour soi le droit de détruire directement un être humain innocent » (§ 2258). Ou ceci : « La vie humaine doit être respectée et protégée de manière absolue depuis le moment de la conception. Dès le premier moment de son existence, l’être humain doit se voir reconnaître les droits de la personne, parmi lesquels le droit inviolable de tout être innocent à la vie » (§ 2270).

Dans ce domaine, lequel est-ce qui incarne l’humanisme le plus authentique : le catéchisme catholique ou le féminisme pro-choix ? Si c’est ce dernier, alors nous avons beaucoup à faire pour développer philosophiquement le féminisme. Dans « Pas de loi dans l’arène », j’ai argumenté depuis le point de vue du paganisme d’avant le christianisme, alors que l’avortement était accepté et répandu : « Mon code d’amazonisme moderne dit qu’il est juste de défier la nature et son système fasciste de menstruation et de procréation, puisqu’il s’agit d’une grossière atteinte au libre arbitre de la femme. […] En tant que libertaire, j’approuve l’accès sans restriction à l’avortement parce que j’ai conclu que mon droit absolu sur mon propre corps primait les brutales injonctions de la mère nature, qui veut réduire les femmes à leur fonction animale de génitrices. »

Un féminisme progressiste qui soutient l’avortement mais s’oppose à la peine capitale est abondamment contradictoire. On ne peut pas faire disparaître la violence intrinsèque à l’avortement d’un coup de baguette magique. Comme je l’ai écrit, « l’avortement dresse le plus fort contre le plus faible, et un seul d’entre eux survit ». Mon programme est idéologiquement plus cohérent parce que je soutiens vigoureusement l’avortement, mais je demande aussi la peine de mort pour des crimes horribles comme l’assassinat politique ou les meurtres sexuels en série. Toutefois, l’aspect le plus important dans le débat sur l’avortement est que, dans une démocratie moderne, la loi et le gouvernement doivent demeurer neutres par rapport à la religion, qui ne peut pas imposer ses attentes ou ses valeurs sur les non-croyants.

Dans un article approfondi du Boston Globe publié il y a deux ans, Ruth Graham résumait un point de vue sur le concept controversé, et encore émergeant, des droits du fœtus, pour des cas où une femme enceinte a été attaquée ou tuée : « Ce sont les progressistes qui ont historiquement fait pression pour accroître les droits civiques, mais qui maintenant s’inquiètent d’un accroissement des droits qui s’appliqueraient aux fœtus. » Les progressistes doivent faire un examen de conscience à propos de leur rhétorique réflexe visant à avilir la cause pro-vie. Un credo gauchiste qui est à la fois contre la guerre, contre la fourrure, végétalien et engagé pour la protection environnementale d’espèces menacées comme le tétras des armoises ou la chouette tachetée ne devrait pas refuser à si grands cris d’accorder de son imagination ou de sa compassion à l’être à naître.

  • Camille PAGLIA, Femmes libres, hommes libres. Sexe, genre, féminisme, Laval (Qc), P.U.L. (trad. Gabriel Laverdière), octobre 2019

  • Sur Camille Paglia, voir aussi :

[Fonctionnaires de la victimitude] – Le féminisme anti-art

Réjane Sénac, directrice d’études au CNRS et féministe radicale, vient de prendre sa plume pour répondre (assez piteusement, il faut le reconnaître) à la brillante tribune de Mazarine Pingeot au sujet des nouveaux combats féministes : « Ce mortel ennui qui me vient… » (Le Monde, 28/07/20).

Si le titre de sa réponse se veut manifeste : « Féminisme : l’égalité ne peut être que radicale », (Libération, 31/07/20), le corps de sa tribune n’est au mieux que l’ordinaire litanie de la complainte victimaire à base de « domination systémique » assaisonnée ici d’un verbiage à la limite du compréhensible : « Les divergences dans son appréhension comme un principe formel qui ne doit pas faire de l’ombre à la liberté ou comme un principe portant une liberté de non-domination… gneu gneu gneu… dominant·e·s », han.

« Comment comprendre alors la séquence actuelle de discrédit des mobilisations féministes ? », se demande-t-elle tout de même du haut de sa citadelle boboïde, totalement aveugle (ou de mauvaise foi) devant l’étalage pourtant flagrant des continuelles bassesses (néo)féministes. Mais il est certain que ce n’est pas en se cantonnant aux grilles de lecture éculées du post-marxisme à la Bourdieu, du post-structuralisme à la Foucault, de l’idéologie du genre ou du féminisme intersectionnel derrière lequel elle court désormais, conformisme oblige, qu’elle risque d’y comprendre quoi que ce soit.

Comme attendu, toute son explication tient dans les éléments de langage moisis du féminisme mainstream sur la « perpétuation des inégalités et des violences systémiques » – c’est-à-dire les mots-valises et le moulin à prières du Politburo du Parti Officiel de la Pleurnicherie Systémique (désormais nouvelle annexe du CNRS). Et en avant pour le « système de domination », ce victimisme rassoté qui coûte d’autant moins cher en recherches et vérifications scientifiques qu’il est de toute façon interdit de s’exprimer en dehors de la ligne du parti.

Je passe sur les quelques attaques envers la « Tribune des 100 » que je soutiens depuis le début ou envers Mazarine, qui aurait été la témoin de mariage de Christophe Girard, ce qui expliquerait tout, ou encore l’incontournable argument-massue des « violences conjugales » (voir à ce sujet « L’exploitation féministe des violences conjugales »).

Au milieu de ces vieilles antiennes et de ce catalogue de lieux communs du féminisme fonctionnarisé, je retiens surtout l’argumentaire contre l’art, une diatribe qui me touche d’autant plus qu’elle forme un des volets principaux de mon site (voir ma page-portail : De l’art ou du cochon : les féministes au musée).

En réponse à Mazarine qui se demandait dans sa tribune ce que pourrait devenir l’art gorgé de moralisation – « des livrets de vertu qu’on distribuera au seuil des nouvelles églises ? », Réjane Sénac répond que « face à la tentation au repli dans des scénarios rassurants peuplés de boucs émissaires, de sauveurs et d’icônes artistiques à préserver, l’utopie concrète d’un commun, apaisé et heureux car juste, est déjà portée avec lucidité comme un horizon exigeant mais souhaitable (bla bla bla) ».

Et un peu plus loin : « La défense de l’art et des créateurs comme incarnant légitimement une liberté sans limite, un monde vertueusement hors la loi, est intéressante car elle participe d’une dépolitisation esthétisante de notre héritage et des violences sur lesquels il repose et qu’il magnifie. »

Nous y voilà donc. L’art occidental (et au-delà, « notre héritage ») est bien à attaquer et déconstruire sans états d’âme puisqu’en gros, il se contente de « magnifier des violences ». Que c’est simpliste, réducteur et mal informé !

Rien de bien nouveau, en vérité, car R. Sénac se contente ici d’ânonner le vieux postulat du féminisme radical sur l’art, une rengaine de plus de cinquante ans d’âge déjà. En 1970 en effet, le livre de Kate Millett, La politique du mâle, avait initié ce que Camille Paglia appelait « le style stalinien de l’analyse féministe, une forme de vandalisme. Bottes militaires aux pieds, il foule les grandes œuvres de la littérature et de l’art en cochant, stylo rouge à la main : « raciste », « sexiste », « homophobe », et en décrétant péremptoirement ce qu’il faudrait en garder et ce dont il faudrait se débarrasser » [Camille Paglia, Femmes libres, hommes libres, Laval (Qc), 2019 (conférence de 1997), p. 188].

Répondant à son tour à la tribune de Mazarine, le même prêchi-prêcha larmoyant est récité par Martine Delvaux, profes.seur.r.e en Gender Shit au Québec, sous la forme d’un tout aussi indigeste charabia en inclusive où elle ose même parler « d’insultes envers les femmes » – confondant hypocritement (ou bêtement) deux notions totalement différentes (« femme » et « néo-féministe »), alors que M. Pingeot parlait uniquement de néoféministes. Il s’agit là de l’habituelle confusion (ou manipulation) intellectuelle des idélogues universitaires du genre (lire à ce sujet : « [Amalgames faciles] – L’antiféminisme n’est PAS la misogynie »). Et de ressasser les mêmes vieilles lunes mitées sur l’art : « Toute la vie on nous fait lire les mêmes œuvres de la grande littérature, cet art qu’il faut à tout prix protéger contre ce qu’on appelle la vertu. Comme si l’art était libre. Comme s’il se tenait à l’extérieur du politique, et que le politique, lui, était toujours ailleurs qu’ici. »

Camille Paglia ayant déjà répondu à tout cela, je ne peux que partager son approche de l’art, autrement plus profonde que ces mises à l’index de vieilles paroissiennes s’efforçant de nous faire boire leur vinaigre : « Ce qui pour moi remplace la religion, c’est l’art, que j’ai élargi pour y inclure toute la culture populaire. Mais lorsque l’on réduit l’art à la politique, comme on le fait systématiquement à l’université depuis quarante ans, sa dimension spirituelle disparaît. Il est grossièrement réducteur de prétendre que, dans l’histoire de l’art, la valeur a toujours été déterminée par les jeux de pouvoir d’une élite sociale opérant en circuit fermé. (…). On ne peut guère appeler civilisation une société qui ne respecte ni la religion ni l’art » [Camille Paglia, Femmes libres, hommes libres, Laval (Qc), 2019, p. 376-77, reprint et traduction de « It’s Time for a New Map of the Gender World », Quillette, 2018 ].

Mais il est de bon ton aujourd’hui de s’en pendre non seulement à l’art occidental, mais à l’universalisme, comme en témoigne aussi cet article récent du Quotidien de l’art (« L’universalisme des musées fait débat », 23/07/20), baragouiné comme il se doit en épicène pour faire allégeance à la nouvelle police de la pensée féministe et décoloniale : « Pour les anti-universalistes, le musée à la Malraux, baignant l’objet dans une aura égale, lisse les différences tout en donnant l’illusion que le musée permettrait un accès de l’art « de tous à tous » : or on sait, depuis Bourdieu, l’accès inégal aux savoirs, et aux musées en particulier.  »

Et revoilà de nouveau « l’assommant Bourdieu », comme dit Paglia, cette « idole que l’on a fait mousser et dont on continue de gaver les étudiants », qui avait en réalité « bien peu à dire sur l’art » (op. cit., p. 277). Les analyses de Bourdieu, prophète narcissique autoproclamé en délicatesse avec le réel et piètre politique, pas plus que celles de Foucault et des post-structuralistes, ne nous renseignent véritablement sur le monde réel, l’histoire ou l’anthropologie : « L’une des nombreuses failles dans le système de Foucault est son incapacité à saisir la pensée symbolique, ce pourquoi le post-structuralisme est un outil aussi peu commode pour aborder l’art » (op. cit., p. 282).

Tout réduire au sexe, à la couleur de peau ou au paradigme jamais questionné de la domination/victimisation universelles est bien l’approche la plus pauvre et la plus désolante qui soit de l’épopée humaine, de son expression artistique et de la coopération continue entre les sexes pour la survie du genre humain. Cette approche victimaire et paranoïaque de la vie sur terre est probablement ce que je déteste le plus profondément dans le féminisme radical (ou anti-patriarcal, puisque c’est la même chose) .

[à suivre…]

  • Voir aussi :
  • Sur l’université aux mains du féminisme radical :
  • Sur le féminisme et l’art :