Camille Paglia : Sur l’avortement

Traduction par Gabriel Laverdière de l’article de Camille Paglia, « Feminists have abortion wrong, Trump and Hillary miscues highlight a frozen national debate », paru sur Salon.com le 7 avril 2016

SUR L’AVORTEMENT

(extrait de Camille PAGLIA, Femmes libres, hommes libres. Sexe, genre, féminisme, Laval (Qc), P.U.L. (trad. Gabriel Laverdière), octobre 2019, p. 361-369)

La semaine dernière, tels deux vacillants mastodontes siamois, Donald Trump et Hillary Clinton sont tombés dans une fosse à bitume : l’avortement. Trump s’est mélangé les pinceaux alors qu’il se soumettait à un interrogatoire tumultueux sur l’avortement, mené par le pivert en résidence à MSNBC, Chris Matthews, tandis qu’Hillary com mettait une faute directe sur NBC, à l’émission Meet the Press, où elle parla du fœtus en utilisant l’expression « personne à naître », scandalisant l’immense lobby pro-choix, qui considère toute tentative d’« humaniser» le fœtus comme une menace diabolique aux droits reproductifs.

Vu la cohérence de longue date de ses opinions pro-choix, le pétard d’Hillary ne fut qu’un flash ; quant à Trump, en proclamant que les femmes devraient subir « une certaine forme de punition » pour des avortements illégaux, il fit de sa performance maladroite un fiasco et révéla à quel point il avait peu réfléchi à l’un des plus importants sujets ayant occupé la vie publique américaine des quarante dernières années. Après avoir fait preuve de condescendance dans sa gestion malhabile d’une controverse déclenchée par son directeur de campagne, qui a brusquement tiré une journaliste par le bras, Trump a fait, par son court-circuit sur MSNBC, un cadeau juteux aux stratégistes démocrates, qui adorent clabauder sur la « guerre contre les femmes » menée par les républicains – un cliché usé jusqu’à la corde, qui a toute la consistance d’un mirage médicamenteux, mais auquel le GOP (ndt : le Parti Républicain), inepte, n’a jamais réussi à répliquer.

Et puis cette semaine, sur ABC, Hillary a fait froncer quelques sourcils lorsque Candace Cameron Bure, la co-animatrice conservatrice de l’émission The View, lui a demandé si elle croyait qu’une personne pouvait être à la fois féministe et contre l’avortement. « Absolument », a répondu Hillary, ne prenant peut-être pas conscience des implications que pourraient avoir ses paroles, « bien sûr que l’on peut être féministe et pro-vie ». S’agissait-il d’un pivotement électoraliste en direction des femmes conservatrices, comme l’invraisemblable éloge qu’elle avait réservé à Nancy Reagan, supposée militante antisida ? S’il en allait d’une conviction sincère, pourquoi n’en avions-nous jamais entendu parler jusque-là ? Hillary est habituellement chevillée, joue contre joue, à la vieille garde de l’establishment féministe.

Le vrai problème, c’est que depuis Roe c. Wade, arrêt rendu en 1973 par la Cour suprême, reconnaissant l’avortement comme droit constitutionnel de la femme selon le 14e amendement, les guerres au sujet de l’avortement font rage et ont inspiré un histrionisme machinal, entravant et jugulant durablement la politique américaine. Malgré ma ferme position pro-choix, et bien que je sois pour un accès sans restriction à l’avortement, la manière par laquelle on a fait des droits reproductifs un outil idéologique, impitoyablement exploité par mon propre parti (les démocrates) afin d’attiser les passions, de collecter des fonds et de mobilliser les électeurs, me trouble et me répugne depuis des décennies.

 Cette approche mercenaire a commencé par les audiences au Sénat pour la confirmation de trois candidats à la Cour suprême nommés par des présidents républicains Robert Bork en 1987, David Souter en 1990 et Clarence Thomas en 1991. (La nomination de Bork fut rejetée, tandis que celles de Souter et de Thomas furent approuvées.) Ces audiences se transformèrent en une foire de fanatisme féministe, se terminant par l’élévation au rang de martyre d’Anita Hill, dont les accusations de harcèlement sexuel envers Thomas me paraissent encore faibles et exagérées (et manifestement rendues caduques par le fait que Hill a rejoint Thomas dans une autre agence). L’avortement était la motivation mal dissimulée des agents démocrates, poussant une Hill réticente sur le devant de la scène et jetant de l’huile sur le feu dans tous les médias généralistes, qui étaient à l’époque uniformément progressistes. Ce fut cet abus flagrant du processus de confirmation au Sénat qui déclencha l’ascension vertigineuse de la talk radio conservatrice, Rush Limbaugh en tête, lui qui fournissait alors une contre-proposition dans ce qui était (avant Internet) un univers médiatique homogène.

L’avortement s’est avéré essentiel au programme du féminisme de deuxième vague depuis la parution d’un numéro du magazine Ms. en 1972 qui contenait une déclaration provocante, endossée par cinquante-trois Américaines de premier plan : « Nous avons subi des avortements. » Une rubrique récurrente du féminisme contemporain est cet insolent sarcasme de Gloria Steinem (qu’elle prétend avoir entendu à Boston de la bouche d’une vieille chauffeuse de taxi écossaise) : « Si les hommes pouvaient accoucher, l’avortement serait un sacrement. » Mais on peut justement attribuer, ou reprocher, à Steinem elle-même d’avoir fait de l’avortement un sacrement, promu avec une religiosité qu’elle et ses collègues condamnent chez les pieux chrétiens contre qui elles se dressent.

Le féminisme de première vague, né en 1848 à la Convention de Seneca Falls dans le nord de l’État de New York, se concentrait sur les droits de propriété et sur l’obtention du droit de vote, que concrétisa la ratification du 19e amendement en 1920. L’avortement entra dans le canon féministe avec la campagne audacieuse que mena Margaret Sanger pour le droit de contrôler les naissances, enfreignant ainsi la répressive loi Comstock (Comstock Act), ce qui entraîna son arrestation en 1914. Son organisation, la Ligue américaine pour le contrôle des naissances (American Birth Control League), fondée en 1921, devint plus tard Planned Parenthood, qui s’attire toujours de nombreuses controverses à cause du généreux financement que lui verse le gouvernement. Sanger demeure une héroïne pour plusieurs féministes, moi incluse, malgré sa perturbante adhésion à l’eugénisme, un programme (aussi adopté par les nazis) de techniques désormais discréditées, comme la stérilisation, destinées à purifier et à renforcer le patri moine génétique humain. C’est en partie l’oeuvre pionnière de Sanger qui me motiva à rejoindre Planned Parenthood et à y contribuer pendant nombre d’années – jusqu’à ce que je me rende compte, à mon plus grand désenchantement, que cet organisme était devenu une branche secrète du Parti démocrate.

Ma position sur l’avortement est décrite dans mon manifeste « Pas de loi dans l’arène », contenu dans mon second recueil d’articles, Vamps & Tramps (1994) : « La libération des femmes modernes est inextricablement liée à leur capacité de contrôler la reproduction, qui les a asservies depuis l’aube de l’espèce humaine.» Toutefois, je soutiens que notre véritable oppresseur n’est pas l’homme ni la société, mais la nature : l’impératif biologique, que le féminisme de deuxième vague et les études de genre à l’université refusent toujours de reconnaître. Le sexe est la manière (coercitive, espiègle et jouissive) par laquelle la nature assure la survie de l’espèce. Mais, aux époques de surpopulation, ces jouissances fuient en tous sens afin de ralentir ou de freiner la procréation – ce pourquoi je maintiens que l’homosexualité n’est pas une violation de la loi naturelle, mais son accomplissement, au gré de l’Histoire.

Malgré ma position pro-avortement (le terme pro-choix est pour moi « un euphémisme timoré »), j’ai un profond respect pour le point de vue pro-vie, qui, selon moi, peut prétendre à la supériorité sur le plan moral. Dans « Pas de loi dans l’arène », j’ai écrit : « Nous, femmes de carrière, argumentons sur la base de l’opportunité : il est personnellement et professionnellement pénible ou inopportun de porter un enfant non désiré. En revanche, le mouvement pro-vie argue plutôt du caractère sacré de toute conception et de la responsabilité de la société à prendre la défense du faible. » Le silence des féministes de deuxième vague à propos des ambiguïtés éthiques de leur système de croyances pro-choix demeure assourdissant. L’unique exception est Naomi Wolf, avec qui j’ai été en profond désaccord sur maints sujets. Mais Wolf a témoigné d’un courage admirable en s’interrogeant sur l’avortement dans son article « Our Bodies, Our Souls », paru en 1995 et réédité par le magazine londonien New Statesman il y a trois ans, à l’occasion du quarantième anniversaire de Roe c. Wade.

Qu’une aile pro-vie du féminisme puisse exister se confirme par la lecture de cette lettre réfléchie que m’a récemment envoyée, ici à Salon, Katherine Carlson, de Calgary, Canada :

« Pour plusieurs femmes comme moi (une lesbienne de gauche), le sujet de l’avortement est profondément bouleversant. L’arrivée de l’échographie nous a permis de voir dans l’utérus comme jamais auparavant, et l’indéniable humanité du visage y apparaît clairement. J’ai un très grand respect pour l’avis que vous avez tenu sur l’avortement, précisément parce que vous n’avez jamais tenté de déshumaniser le vulnérable être anténatal. Vous étiez manifestement pro-choix, mais rendiez très clair à quel point cette décision était dure. J’ai été ravie quand ils ont retiré l’entrevue de Gloria Steinem sur le site de Lands’ End. Pour moi, elle est une personne qui a tenté de normaliser l’avortement et, pour cela, je la méprise. Les démocrates sont devenus extrémistes et insensibles sur ce sujet, et je me sens complètement exclue. Et à l’évidence, je suis loin d’être de droite. J’ai écouté le témoignage de femmes phénoménales qui ont survécu à des tentatives d’avortement et qu’on avait laissées pour mortes (elles n’ont été sauvées que parce que certains ont pris au sérieux leur serment d’Hippocrate). J’en ai assez de me faire intimider par des femmes qui assimilent égalité des femmes et avortement sur demande. Je connais des femmes qui se servent de l’avortement comme méthode pour choisir le sexe de leur enfant, et ça me tourne les sangs. Si jamais vous décidiez d’écrire un article sur les femmes sans voix comme moi, je vous en serais fort reconnaissante. »

 Je suis complètement d’accord avec Carlson sur le fait que les démocrates pro-choix sont devenus « extrémistes et insensibles » au sujet de l’avortement. Un vide moral se trouve au cœur du féminisme carriériste occidental, un code laïque bourgeois qui voit les enfants comme un obstacle à la réalisation de soi ou comme un problème de gestion qu’il faut confier à des nounous de la classe ouvrière.

Les gauchistes se leurrent sans cesse avec une propagande vocifératrice affirmant que les sympathisants pro-vie ont une motivation « antifemmes ». Hillary a fait de pareilles calomnies son fonds de commerce : par exemple, la semaine dernière, alors qu’elle menait campagne, elle a dit, dans le contexte des commentaires de Trump sur l’avortement : « En Amérique, la santé des femmes est menacée » – comme si se heurter à des difficultés pour avorter constituait une pire menace que l’affreuse intervention requise pour l’interruption chirurgicale de la grossesse. Qui est la vraie victime, ici ?

Ou encore, nous avons Gail Collins, ex-directrice de la page éditoriale au New York Times, affirmant la semaine dernière dans sa chronique « Trump, Truth, and Abortion » (ou « Trump, la vérité et l’avortement ») : « En vérité, le mouvement antiavortement est fondé sur l’idée que le sexe hors mariage est un péché. […] Au fond, c’est au sexe qu’ils s’opposent. » J’ai vu rouge : mais ces féministes semi-intellos de l’aile Steinem, affiliées aux prestigieux médias de Manhattan, où donc étaient-elles pendant l’insurrection pro-sexe de mon aile rebelle du féminisme dans les années 1990 ? Soudainement, deux décennies plus tard, la septuagénaire Collins brandit le drapeau du sexe ? Vous voulez rire ?

Affirmer que tous les pro-vie ont peur du sexe est une vulgaire diffamation. Quoique je sois une athée ne vénérant que la grande nature, je reconnais la beauté morale supérieure de la doctrine religieuse qui défend le caractère sacré de la vie. Par exemple, la pensée et le langage du catéchisme de l’Église catholique sont d’une qualité qui excède tout ce que peut proposer le navrant utilitarisme du féminisme. En ce qui concerne le commandement « Tu ne tueras point », le catéchisme dit : « La vie humaine est sacrée parce que, dès son origine, elle comporte l’action créatrice de Dieu […]. Dieu seul est le maître de la vie de son commencement à son terme : personne en aucune circonstance ne peut revendiquer pour soi le droit de détruire directement un être humain innocent » (§ 2258). Ou ceci : « La vie humaine doit être respectée et protégée de manière absolue depuis le moment de la conception. Dès le premier moment de son existence, l’être humain doit se voir reconnaître les droits de la personne, parmi lesquels le droit inviolable de tout être innocent à la vie » (§ 2270).

Dans ce domaine, lequel est-ce qui incarne l’humanisme le plus authentique : le catéchisme catholique ou le féminisme pro-choix ? Si c’est ce dernier, alors nous avons beaucoup à faire pour développer philosophiquement le féminisme. Dans « Pas de loi dans l’arène », j’ai argumenté depuis le point de vue du paganisme d’avant le christianisme, alors que l’avortement était accepté et répandu : « Mon code d’amazonisme moderne dit qu’il est juste de défier la nature et son système fasciste de menstruation et de procréation, puisqu’il s’agit d’une grossière atteinte au libre arbitre de la femme. […] En tant que libertaire, j’approuve l’accès sans restriction à l’avortement parce que j’ai conclu que mon droit absolu sur mon propre corps primait les brutales injonctions de la mère nature, qui veut réduire les femmes à leur fonction animale de génitrices. »

Un féminisme progressiste qui soutient l’avortement mais s’oppose à la peine capitale est abondamment contradictoire. On ne peut pas faire disparaître la violence intrinsèque à l’avortement d’un coup de baguette magique. Comme je l’ai écrit, « l’avortement dresse le plus fort contre le plus faible, et un seul d’entre eux survit ». Mon programme est idéologiquement plus cohérent parce que je soutiens vigoureusement l’avortement, mais je demande aussi la peine de mort pour des crimes horribles comme l’assassinat politique ou les meurtres sexuels en série. Toutefois, l’aspect le plus important dans le débat sur l’avortement est que, dans une démocratie moderne, la loi et le gouvernement doivent demeurer neutres par rapport à la religion, qui ne peut pas imposer ses attentes ou ses valeurs sur les non-croyants.

Dans un article approfondi du Boston Globe publié il y a deux ans, Ruth Graham résumait un point de vue sur le concept controversé, et encore émergeant, des droits du fœtus, pour des cas où une femme enceinte a été attaquée ou tuée : « Ce sont les progressistes qui ont historiquement fait pression pour accroître les droits civiques, mais qui maintenant s’inquiètent d’un accroissement des droits qui s’appliqueraient aux fœtus. » Les progressistes doivent faire un examen de conscience à propos de leur rhétorique réflexe visant à avilir la cause pro-vie. Un credo gauchiste qui est à la fois contre la guerre, contre la fourrure, végétalien et engagé pour la protection environnementale d’espèces menacées comme le tétras des armoises ou la chouette tachetée ne devrait pas refuser à si grands cris d’accorder de son imagination ou de sa compassion à l’être à naître.

  • Camille PAGLIA, Femmes libres, hommes libres. Sexe, genre, féminisme, Laval (Qc), P.U.L. (trad. Gabriel Laverdière), octobre 2019

  • Sur Camille Paglia, voir aussi :

3 réponses sur “Camille Paglia : Sur l’avortement”

  1. (remarque préliminaire: ôtez la représentation clichée de cette phrase car elle provient tout droit des tripes et de mes hémisphères – je vous laisse le soin de choisir lesquels :-p): « MERCI d’exister! »

    Votre blog est mon masque à gaz favori contre les flatulences néoféministes victimaires ambiantes. J’ai presque envie d’embrasser mon écran quand je vous lis tant vos articles transcrivent des opinions profondes encore à l’état embryonnaire chez moi. Merci de remettre en question la voix unique, inattaquable et donc dominante du féminisme, merci de tenir compagnie à mes opinions esseulées, merci d’affiner mes pressentis, de les incarner dans des textes superbement bien balancés. J’aurais encore des mercis en stock pour vous mais la frontière entre l’admiratrice et la groupie est mince 😉

    Un seul souhait, un seul désir: par pitié…ENCORE!!!

    1. Un grand merci à vous ! Je suis heureuse quand mon discours est compris pour ce qu’il est : une volonté de dépasser la guerre des sexes, une quête, peut-être désespérée mais tant pis, d’harmonie entre les sexes, au-delà des conflits et des incompréhensions qui persisteront toujours et qui sont bien normales. Au plaisir 😉

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