Des seins nus et des extases contre les néo-féministes

La fausse repentante ou la belle aux seins nus : Isabelle de Ludres en Marie Madeleine 

(ou quand les femmes demandent à être représentées dénudées et érotiques)

 

La « Belle de Ludres » a joué et elle a perdu. La chanoinesse (et future marquise) Isabelle de Ludres était affectée à la résidence de Monsieur, à Saint-Cloud (« Monsieur » était le titre de Philippe d’Orléans, le jeune frère de Louis XIV et il résidait au château de Saint-Cloud). Isabelle était l’une des Dames d’honneur de « Madame », son épouse.

Charles Nocret, Marie-Élisabeth (dite Isabelle) de Ludres en Marie Madeleine repentante (Coll. privée), avant 1683

Ce pourrait être Charles Nocret, « Peintre ordinaire » de la maison de Monsieur, à Saint-Cloud donc, qui aurait réalisé ce portrait d’elle en Marie Madeleine.

La beauté éclatante de cette grande blonde vénitienne aux yeux verts, aux formes voluptueuses et au zézaiement charmant, faisait chavirer les coeurs à Versailles – mais la belle n’avait d’yeux que pour le roi Soleil.

C’est grâce à un heureux concours de circonstances qu’elle est enfin devenue sa maîtresse, vers 1675 (elle a alors vingt-huit ans et Louis XIV trente-sept) ; et au printemps 1676, de mars à mai précisément, elle triomphe dans les bras du roi, certaine d’avoir éclipsé la favorite officielle, la marquise de Montespan.

C’est là qu’elle commet une erreur fatale, en s’affichant publiquement comme la nouvelle favorite – alors que le roi voulait garder leur relation secrète.  C’est que Louis filait doux devant la Montespan, trente-cinq ans, autoritaire et colérique. Celle-ci reprend bien vite la main et le roi se détourne définitivement de la « Belle de Ludres ». Totalement dépitée, elle quittera la cour deux ans plus tard pour entrer au couvent parisien de Sainte-Marie, rue du Bac (où Madame de Sévigné relate l’y avoir rencontrée).

Quand a-t-elle fait réaliser ce portrait ? Avant ou après sa disgrâce ? On ne le sait précisément. Cette peinture est signalée en 1683, dans une exposition de tableaux ayant eu lieu à Paris.  Il en existe une copie très proche, acquise en 1994 par le musée du château de Versailles (n° inv. MV 8927) et sans doute réalisée par le même Charles Nocret. Le tableau a  ensuite été copié maintes fois car il a beaucoup séduit.

On y voit la chanoinesse seins nus, ses longs cheveux glissant comme un léger voile sur sa peau blanche, les joues rosies et la bouche rouge vif. Levant des yeux mouillés, dans un soupir tout autant d’attente que d’extase (mystique, mais pas seulement), Isabelle semble se pâmer dans les volutes d’un amour ardent.

Charles Nocret, Isabelle de Ludres en Marie Madeleine (Coll. privée), détail

Il faut savoir que dans le seconde moitié du XVIIe siècle, les maîtresses déchues du roi aimaient se faire représenter en Madeleine repentante. La première grande favorite, Louise de la Vallière (supplantée en 1667 par la Montespan), puis la Montespan elle-même (supplantée à son tour en 1679) ont choisi ce type de portrait allégorique lorsqu’elles ont quitté la Cour pour le couvent. On peut supposer qu’Isabelle ait fait le même choix, ce qui correspondrait à l’âge qu’on lui donne sur le tableau (entre 25 et 30 ans) et au thème de la Madeleine repentante lui-même.

Isabelle semble toutefois la seule à avoir osé un portrait aussi ouvertement sensuel. Marie Madeleine, prostituée de son état, avait été séduite par le Christ et avait renoncé à sa vie de débauche pour le suivre et l’aimer. La Madeleine était la figure romantique (on dira plutôt ici baroque) par excellence du XVIIe siècle, en particulier auprès des mondaines et des lettrées.

Connaissaient-elles les envolées lyriques du cardinal Pierre de Bérulle ? Dans L’élévation sur Sainte Madeleine (1628), celui-ci expliquait que Madeleine avait institué un « Ordre de l’Amour » et que ses offenses lui seraient pardonnées car « elle a beaucoup aimé ». Le corps de Madeleine, explique Bérulle, reste sur terre, mais son coeur est au ciel. Elle a vécu trois ans de jouissance auprès du Christ, mais son « martyre d’amour », séparée de lui, durera trente ans.

Isabelle ne pouvait donc que se reconnaître – et les autres maîtresses aussi.  Ses larmes, que toute la Cour de Versailles avait moquées quand le roi l’avait délaissée, deviennent alors les larmes de Madeleine.

Mais son renoncement à la chair et au monde est-il sincère ? Rien n’est moins sûr. Il faut reconnaître qu’Isabelle ressemble davantage ici à la maîtresse de Louis XIV qui attend son amant qu’à une sainte confite en dévotions, prières et autres macérations. Les longs cheveux, les vêtements précieux (peints avec des pigments minéraux contenant du lapis-lazuli) et le flacon ciselé rappellent les parfums répandus et les galanteries mondaines d’autrefois (même s’ils illustreront désormais les galanteries de l’amour pénitent).

Le flacon de parfum

Titien (toujours lui) avait inauguré ce type de représentation de la Madeleine dénudée, érotiquement couverte de sa longue chevelure fauve (les prostituées rousses et sexy ne datent donc pas des pornos des années 70 😉 )

Titien, Madeleine repentante, v. 1531 (Florence, Palazzo Pitti)

Titien, tout comme Nocret, a rendu quasiment invisible le crâne, symbole de la mort et de la vanité des choses de ce monde. L’accent est mis uniquement sur les parfums et la sensualité de la chair et de l’amour. Entre Eros et Thanatos, Isabelle-Madeleine semble avoir fait son choix.

Le crâne

Car ces Madeleine n’ont rien d’ascétique.  Ce sont de grandes amoureuses qui s’efforcent, douloureusement, de passer de l’amour terrestre à l’amour spirituel. La figure de Madeleine convenait donc bien à ces mondaines pénitentes, écartelées entre l’espoir du salut de leur âme et leurs appétits (pas forcément éteints) de gloire terrestre et d’amour charnel.

Madeleine érotique dans la peinture

La nudité de Madeleine se justifie par sa légende qui rapporte qu’elle avait renoncé aux vêtements, bijoux et biens matériels pour vivre nue durant trente ans dans une grotte au désert. Les peintres avaient donc un prétexte tout trouvé pour représenter une femme nue et sensuelle et ils ne s’en sont pas privés.

Cette superbe Madeleine pourrait bien être de la main de Léonard de Vinci en personne (il y a toujours discussion quant à son attribution).

Léonard de Vinci (ou Giampetrino), Marie Madeleine, 1515 (Coll. privée suisse).

Au XVIIe siècle en Italie, l’extase ou la pénitence de Marie Madeleine, le fouet à main est d’un érotisme brûlant :

Guido Cagnacci, Madeleine en extase, 1663 (Rome, Palazzo Barberini)
Guido Cagnacci, Marie Madeleine pénitente, vers 1659 (Vienne Kunsthistoriches Museum)

Que l’auteur du tableau suivant soit une femme (toujours au XVIIe siècle) rend cette figuration encore plus intéressante :

Elisabeth Sirani, Sainte Madeleine pénitente, 1663 (Musée de Besançon)

[Message aux féministes : NON, les nus féminins érotiques ne sont pas nécessairement le fait d’hommes à destination des hommes 😉 Allez-vous censurer aussi les femmes peintres parce que des hommes ont trouvé leurs oeuvres sexy ?]

Le fouet sur les seins et l’extase mystique

Marie Madeleine nue dans sa grotte et en extase est ici encore rendue de manière très érotique :

Jules-Joseph Lefebvre, Madeleine dans la grotte, 1876 (Saint-Petersbourg, Musée de l’Ermitage)

Les féministes pourraient donc fort bien s’en prendre à ce tableau (qui se rattache du reste au même courant artistique que le Waterhouse de Manchester, l’Académisme).

Mais on pourra leur répondre que Marie Madeleine peut être peinte de manière tout aussi érotique par une femme ou à la demande d’une femme – et qui la représente, qui plus est !

La « Belle de Ludres », devenue malgré elle une véritable Madeleine pleurant sur son Seigneur perdu est aussi devenue un modèle pour la Madeleine en peinture. Un tableau représentant cette fois la sainte s’inspire encore du portrait d’Isabelle à la fin du XVIIIe siècle.

Anonyme, Marie Madeleine, fin du XVIIIe siècle (Manufacture Royale de Beauvais)

[Bibliographie :

Françoise Bardon, « Le Thème de la Madeleine pénitente au XVIIème siècle en France », Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, Vol. 31, 1968, pp. 274-306.

Jean-Paul Royer, Tableaux et sculptures du XVIIe et XIXe siècles,  (Galerie Alexis Bordès, 19 rue Drouot, 75009 Paris), Paris, 2013. ]

Voir aussi :

Le plaisir féminin en peinture

La femme nue et les hommes vêtus

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