Je peux témoigner que du viol, on s’en sort

Simone Pignoni, Le Rapt de Perséphone, vers 1650 (Nancy, Musée des Beaux-Arts)

Il n’y a pas le droit de le dire ? C’est pourtant vrai (pour certaines) !

Je vais donc le dire, en ne parlant que de ce qui me concerne. Ceci afin de justifier les propos de Catherine Millet, agonie d’injures pour avoir dit une vérité (“Je pourrais témoigner que du viol, on s’en sort”). Il ne s’agit en aucun cas de légitimer les violences sexuelles ; simplement de rappeler que le féminisme victimaire n’a pas à faire taire les femmes qui invoquent leur résilience, leur liberté de parole ou leur force de caractère. Il n’a pas à assigner toute femme au statut de “victime à vie du patriarcat”, soit qu’elle ait rencontré des importuns dans le métro ou ailleurs, soit même qu’elle ait vécu des expériences sexuelles présentées aujourd’hui comme insurmontables.

Je lis dans le Code pénal (article 222-23), que : « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol ».

Je checke tant bien que mal mes souvenirs et… contraintesurprise… ah mais oui, j’ai connu quelques pénétrations comme ça, en effet… J’ai même eu des amants quelque peu violents sur les bords – dont un, qui n’en était pas moins un amant des plus amusants, mais qui a pu cumuler la surprise + la violence, c’est arrivé, oui. Et un autre qui avait cumulé la violence + la menace. Un ou deux autres, c’était seulement la contrainte

Me voici donc incluse dans la cohorte des femmes violées (et même reviolées).

Les féministes me tombent dessus sur Facebook quand, après avoir gratté et retourné dans ma tête tous mes souvenirs de ces expériences, j’avoue que si elles n’étaient pas spécialement consenties (sinon elles ne correspondraient pas à la définition juridique du viol), elles ne m’ont aucunement traumatisée et que ma résilience a duré au pire une demi-journée, et encore – certaines de ces situations m’ayant même toujours fait rire en y repensant.

Le Dr Solano, dans cette édifiante tribune consacrée aux femmes qui ne souffrent pas des assauts des hommes, m‘apprend que je suis gravement traumatisée, dissociée, dans le déni le plus total, coupée de mes émotions et de mon empathie voire en état “d’anesthésie émotionnelle”, que j’ai besoin d’une thérapie et que je mérite sa compassion. Bien. Donc de la psychiatrisation, du mépris, de la condescendance et de la morale (celles qui refusent de communier au dolorisme obligatoire étant de fait gratifiées de ce pilori). Merci docteur, mais vous pouvez manger votre ordonnance : je vais très bien et ça a toujours été le cas ! (1)

Je suis quoi qu’il en soit sommée de me taire, accusée de tout et n’importe quoi et surtout, selon la logique féministe habituelle, de nier la parole des autres femmes, d’être complice du patriarcat (du patriarcat-ha-ha, ce concept fourre-tout bien pratique) et d’encourager le viol.

Je vais donc devoir faire une petite mise au point, assortie d’un petit rappel historique sur les acquis de la libération sexuelle.

La libération sexuelle et le seuil de tolérance propre à chaque femme

La libération sexuelle des années 70 et 80 avait désacralisé le rapport au sexe et fait sauter les verrous de l’ordre moral. Elle avait permis un rapport décomplexé à la sexualité, même si on a pu légitimement critiquer certains excès de ce nouvel ordre sexuel.

Mais depuis les années 90, une contre-révolution puritaine a déferlé aux Etats-Unis sous la pression des néo-conservateurs, auxquels les féministes ont emboîté le pas – certaines comme Arria Ly ou Madeleine Pelletier allant même jusqu’à prôner la chasteté totale.

Arrivée chez nous, cette vague grignote jour après jour des acquis que l’on pensait intangibles. Elle érige de nouveaux tabous en criminalisant des conduites autrefois acceptées, telle la drague insistante ou les gestes déplacés mais légers (main sur le genou, baiser volé, paroles grivoises) et refait de la sexualité l’obsession et le tabou ultimes. On l’a vu avec l’accusation de Sandra Muller et le “crime” risible d’Éric Brion (#Balancetonporc) – même si les excès de #MeToo commencent heureusement à faire débat.

Comme le fait très justement remarquer Odile Buisson : “Il ne faudrait pas que (…) les plus radicales d’entre les féministes ne viennent à imposer les règles d’un nouveau puritanisme en voulant codifier toutes les conduites sexuelles. Cela reviendrait tôt ou tard à s’amputer de sa propre liberté car, sauf à en interdire toute expression, aucune loi ne peut répondre à la complexité du désir sexuel”. Elle s’érige contre la mise en place d’une police de la pensée et des conduites sexuelles adaptée au seuil de tolérance le plus bas – celui des plus prudes. Car à terme, on en viendrait à réprimer arbitrairement tout autant les libertés personnelles que la fonction sexuelle et la culture.

La sexualité est une zone grise et les ressentis en la matière sont personnels et pour le coup inviolables.

Ce qui veut dire que toute parole doit être autorisée. Autant celle de la femme qui s’estime atteinte dans sa dignité par les importuns dans le métro que celle qui raconte y faire face sans que cela la gène outre-mesure et sans qu’on doive pour autant la bassiner avec la prétendue “culture du viol”. Et comme le rappelle justement Anne Lietti, une femme PEUT décider de ne pas se sentir importunée, c’est aussi sa liberté et son pouvoir.

Toute parole doit être autorisée. Autant celle de la femme qui ne peut pas se remettre d’un viol que celle de la femme qui s’en est remise. Et même de celle qui dit souhaiter vivre cette expérience. Car la sexualité a ses fantasmes que la raison ignore – et les féministes en particulier. La France est un pays de liberté de pensée et de parole, c’est notre culture et notre grandeur ; cette liberté doit aujourd’hui être fermement défendue face aux nouveaux censeurs de l’ordre moral. On notera tout de même que C. Millet a été traînée dans la boue, mais pas en justice par les moralisatrices, preuve qu’elle n’a rien dit de mal – et c’est heureux.

Je ne légitime pas le viol, uniquement les ressentis propres à chacune et la liberté de parole

Il est juste et salutaire que le viol soit jugé comme un crime – mais c’est à la personne concernée de se considérer victime ou plus encore, victime à vie. Mon discours rejoint celui de Samantha Geimer, quand elle dit : “Si vous sondez votre mémoire pour essayer de savoir qui, par le passé, a eu à votre égard une attitude inappropriée, c’est que vous n’êtes pas une victime, et vous ne devriez pas souhaiter l’être.”

Je n’accepterai jamais que des féministes revisitent de force mon histoire et instrumentalisent ma vie et mes expériences pour servir leur agenda. Je suis un sujet libre et autonome, je n’ai pas besoin que d’autres pensent et ressentent à ma place. Et encore moins m’accusent de fierté mal placée en m’expliquant doctement “qu’il n’y a pas de honte à être une victime” (Dr Solano). Je considère que la liberté sexuelle et la liberté tout court ne vont pas sans prise de risques et j’assume tout. Je préfère de loin avoir vécu quelques vicissitudes avec les hommes que de supporter les discours de morale sexuelle des ayatollahs, qu’ils soient en jupons ou en djellaba.

Le désir masculin n’est pas le désir féminin et cela ne me gène pas qu’il puisse s’exprimer selon des modalités différentes. Les néo-féministes, qui rêveraient de transformer les hommes en femmes, rejettent violemment la différence des sexes en arguant que le genre, mais aussi le sexe, serait une construction sociale. Je ne demande évidemment pas à être agressée par les hommes, mais je suis capable de comprendre que les comportement sexuels répondent aussi à des différences hormonales et que tant que les hommes auront de la testostérone, ils seront globalement plus agressifs que les femmes et plus entreprenants en matière de séduction. J’ai appris à composer avec le désir et la virilité masculines et je m’en trouve très bien – même si ce n’est pas toujours un champ de roses, j’en conviens (tout le monde sait que les relations H/F ne sont pas que le pays des Bisounours et des gentilles licornes).

Le dolorisme comme valeur cardinale

Le féminisme du XXIe siècle, en accord avec cette forme de religion laïque qui infuse toute la société, survalorise la douleur et le statut de victime. Mais comme le dit S. Geimer : “Faut-il vraiment que je souffre pour vous donner satisfaction ? Pourquoi expliquer que ce qui m’est arrivé était affreux, épouvantable ? Ça n’a pas été le cas, mais ça n’en était pas moins un crime.”

Nietszche le dénonçait déjà en son temps : “Il y a aujourd’hui, presque partout en Europe, une sensibilité et une irritabilité maladives pour la douleur et aussi une intempérance fâcheuse à se plaindre, une efféminisation qui voudrait se parer de religion et de fatras philosophique, pour se donner plus d’éclat — il y a un véritable culte de la douleur”.

S. Geimer ajoute : “Le problème quand on est une femme forte, une survivante, c’est que les militants ne peuvent rien tirer de vous. (…) Ils ont besoin de victimes, pas de rescapées. (…) Nous devrions au contraire servir d’exemples, donner du courage aux femmes qui se battent et les aider à se relever. Il n’est pas vrai que notre rétablissement nuit aux autres.”

L’embrigadement victimaire ne fait pas les femmes plus fortes et plus libres

En tout cas moi, il ne m’apporte rien et j’ai la conviction que si j’avais adhéré à ces pénibles discours lors de mes mauvaises rencontres, ils m’auraient enfermée pour longtemps, par leur obsession haineuse et revancharde envers tous les hommes, dans une guerre des sexes qui ne m’aurait pas encouragée à interagir pour le meilleur avec eux (ce que j’ai pu faire par la suite). Les relations H/F vendues par les féministes me paraissent aussi alléchantes qu’une saison dans un enfer judiciaire, glacé et aseptisé.

Comme le dit Natacha Polony, “le but d’une société démocratique n’est pas de dicter le Bien mais de mettre en place les outils d’émancipation qui permettront à chacun d’exercer sa liberté, et donc de ne plus souffrir d’une domination, quelle qu’elle soit. Les conditions économiques et sociales qui organisent la précarité des femmes ne leur donnent pas les armes pour ne plus dépendre d’un harceleur, quand il est leur patron. Elles ne leur donnent pas la force psychologique de se relever d’une agression et de ne pas se sentir à jamais victime.” Ces outils d’émancipation, de force et de liberté sont le savoir, l’ambition, l’égalité économique, la protection sociale de leurs droits et la protection de leur liberté de circuler et de se vêtir comme elles l’entendent.

J’ai pu bénéficier de tout cela. Vivre libre dans ce pays, libre de penser, de parler, d’étudier, de travailler, de choisir ma vie, d’aller et venir, de me vêtir comme je voulais et de vivre toutes sortes d’expériences, sexuelles ou autres. J’ai été libre de me construire, de me blesser et de me réparer, et de réagir selon mes propres ressentis. Je ne me laisserai certainement pas réduire aujourd’hui au statut de malheureuse victime du patriarcat ou de pleureuse perpétuelle se cherchant toujours un coupable universel.

La liberté d’une femme, c’est aussi de ne pas accepter de se faire représenter par d’autres femmes ; désolée de refuser le néo-féminisme victimaire, mais merci bien, très peu pour moi, vraiment !

***

(1) Il m’est arrivé plus d’une fois d’être mal, voire très malheureuse, à cause d’un homme, mais JAMAIS pour des affaires de sexe ; uniquement pour des affaires de coeur ou de comportements qui n’avaient rien à voir avec la sexualité.

PS. 1 : Je ne peux parler dans mon cas que d’expériences sexuelles qui n’ont pas été traumatisantes pour moi, soit qu’elles n’aient pas été douloureuses physiquement, soit qu’elles l’aient été – mais dans tous les cas, elles ne l’ont jamais été moralement, aussi incroyable que cela puisse paraître dans la France du XXIe siècle. Il va de soi que la plupart des autres témoignages vont dans un sens opposé ; je les reçois et les respecte évidemment.

PS. 2 : Inutile d’essayer de me faire cracher le nom des hommes en question, je les ai tous oubliés. Et même si ce n’était pas le cas, tout cela m’est indifférent, donc je ne les donnerais JAMAIS.

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