[Fonctionnaires de la victimitude] – Le féminisme anti-art

Réjane Sénac, directrice d’études au CNRS et féministe radicale, vient de prendre sa plume pour répondre (assez piteusement, il faut le reconnaître) à la brillante tribune de Mazarine Pingeot au sujet des nouveaux combats féministes : « Ce mortel ennui qui me vient… » (Le Monde, 28/07/20).

Si le titre de sa réponse se veut manifeste : « Féminisme : l’égalité ne peut être que radicale », (Libération, 31/07/20), le corps de sa tribune n’est au mieux que l’ordinaire litanie de la complainte victimaire à base de « domination systémique » assaisonnée ici d’un verbiage à la limite du compréhensible : « Les divergences dans son appréhension comme un principe formel qui ne doit pas faire de l’ombre à la liberté ou comme un principe portant une liberté de non-domination… gneu gneu gneu… dominant·e·s », han.

« Comment comprendre alors la séquence actuelle de discrédit des mobilisations féministes ? », se demande-t-elle tout de même du haut de sa citadelle boboïde, totalement aveugle (ou de mauvaise foi) devant l’étalage pourtant flagrant des continuelles bassesses (néo)féministes. Mais il est certain que ce n’est pas en se cantonnant aux grilles de lecture éculées du post-marxisme à la Bourdieu, du post-structuralisme à la Foucault, de l’idéologie du genre ou du féminisme intersectionnel derrière lequel elle court désormais, conformisme oblige, qu’elle risque d’y comprendre quoi que ce soit.

Comme attendu, toute son explication tient dans les éléments de langage moisis du féminisme mainstream sur la « perpétuation des inégalités et des violences systémiques » – c’est-à-dire les mots-valises et le moulin à prières du Politburo du Parti Officiel de la Pleurnicherie Systémique (désormais nouvelle annexe du CNRS). Et en avant pour le « système de domination », ce victimisme rassoté qui coûte d’autant moins cher en recherches et vérifications scientifiques qu’il est de toute façon interdit de s’exprimer en dehors de la ligne du parti.

Je passe sur les quelques attaques envers la « Tribune des 100 » que je soutiens depuis le début ou envers Mazarine, qui aurait été la témoin de mariage de Christophe Girard, ce qui expliquerait tout, ou encore l’incontournable argument-massue des « violences conjugales » (voir à ce sujet « L’exploitation féministe des violences conjugales »).

Au milieu de ces vieilles antiennes et de ce catalogue de lieux communs du féminisme fonctionnarisé, je retiens surtout l’argumentaire contre l’art, une diatribe qui me touche d’autant plus qu’elle forme un des volets principaux de mon site (voir ma page-portail : De l’art ou du cochon : les féministes au musée).

En réponse à Mazarine qui se demandait dans sa tribune ce que pourrait devenir l’art gorgé de moralisation – « des livrets de vertu qu’on distribuera au seuil des nouvelles églises ? », Réjane Sénac répond que « face à la tentation au repli dans des scénarios rassurants peuplés de boucs émissaires, de sauveurs et d’icônes artistiques à préserver, l’utopie concrète d’un commun, apaisé et heureux car juste, est déjà portée avec lucidité comme un horizon exigeant mais souhaitable (bla bla bla) ».

Et un peu plus loin : « La défense de l’art et des créateurs comme incarnant légitimement une liberté sans limite, un monde vertueusement hors la loi, est intéressante car elle participe d’une dépolitisation esthétisante de notre héritage et des violences sur lesquels il repose et qu’il magnifie. »

Nous y voilà donc. L’art occidental (et au-delà, « notre héritage ») est bien à attaquer et déconstruire sans états d’âme puisqu’en gros, il se contente de « magnifier des violences ». Que c’est simpliste, réducteur et mal informé !

Rien de bien nouveau, en vérité, car R. Sénac se contente ici d’ânonner le vieux postulat du féminisme radical sur l’art, une rengaine de plus de cinquante ans d’âge déjà. En 1970 en effet, le livre de Kate Millett, La politique du mâle, avait initié ce que Camille Paglia appelait « le style stalinien de l’analyse féministe, une forme de vandalisme. Bottes militaires aux pieds, il foule les grandes œuvres de la littérature et de l’art en cochant, stylo rouge à la main : « raciste », « sexiste », « homophobe », et en décrétant péremptoirement ce qu’il faudrait en garder et ce dont il faudrait se débarrasser » [Camille Paglia, Femmes libres, hommes libres, Laval (Qc), 2019 (conférence de 1997), p. 188].

Répondant à son tour à la tribune de Mazarine, le même prêchi-prêcha larmoyant est récité par Martine Delvaux, profes.seur.r.e en Gender Shit au Québec, sous la forme d’un tout aussi indigeste charabia en inclusive où elle ose même parler « d’insultes envers les femmes » – confondant hypocritement (ou bêtement) deux notions totalement différentes (« femme » et « néo-féministe »), alors que M. Pingeot parlait uniquement de néoféministes. Il s’agit là de l’habituelle confusion (ou manipulation) intellectuelle des idélogues universitaires du genre (lire à ce sujet : « [Amalgames faciles] – L’antiféminisme n’est PAS la misogynie »). Et de ressasser les mêmes vieilles lunes mitées sur l’art : « Toute la vie on nous fait lire les mêmes œuvres de la grande littérature, cet art qu’il faut à tout prix protéger contre ce qu’on appelle la vertu. Comme si l’art était libre. Comme s’il se tenait à l’extérieur du politique, et que le politique, lui, était toujours ailleurs qu’ici. »

Camille Paglia ayant déjà répondu à tout cela, je ne peux que partager son approche de l’art, autrement plus profonde que ces mises à l’index de vieilles paroissiennes s’efforçant de nous faire boire leur vinaigre : « Ce qui pour moi remplace la religion, c’est l’art, que j’ai élargi pour y inclure toute la culture populaire. Mais lorsque l’on réduit l’art à la politique, comme on le fait systématiquement à l’université depuis quarante ans, sa dimension spirituelle disparaît. Il est grossièrement réducteur de prétendre que, dans l’histoire de l’art, la valeur a toujours été déterminée par les jeux de pouvoir d’une élite sociale opérant en circuit fermé. (…). On ne peut guère appeler civilisation une société qui ne respecte ni la religion ni l’art » [Camille Paglia, Femmes libres, hommes libres, Laval (Qc), 2019, p. 376-77, reprint et traduction de « It’s Time for a New Map of the Gender World », Quillette, 2018 ].

Mais il est de bon ton aujourd’hui de s’en pendre non seulement à l’art occidental, mais à l’universalisme, comme en témoigne aussi cet article récent du Quotidien de l’art (« L’universalisme des musées fait débat », 23/07/20), baragouiné comme il se doit en épicène pour faire allégeance à la nouvelle police de la pensée féministe et décoloniale : « Pour les anti-universalistes, le musée à la Malraux, baignant l’objet dans une aura égale, lisse les différences tout en donnant l’illusion que le musée permettrait un accès de l’art « de tous à tous » : or on sait, depuis Bourdieu, l’accès inégal aux savoirs, et aux musées en particulier.  »

Et revoilà de nouveau « l’assommant Bourdieu », comme dit Paglia, cette « idole que l’on a fait mousser et dont on continue de gaver les étudiants », qui avait en réalité « bien peu à dire sur l’art » (op. cit., p. 277). Les analyses de Bourdieu, prophète narcissique autoproclamé en délicatesse avec le réel et piètre politique, pas plus que celles de Foucault et des post-structuralistes, ne nous renseignent véritablement sur le monde réel, l’histoire ou l’anthropologie : « L’une des nombreuses failles dans le système de Foucault est son incapacité à saisir la pensée symbolique, ce pourquoi le post-structuralisme est un outil aussi peu commode pour aborder l’art » (op. cit., p. 282).

Tout réduire au sexe, à la couleur de peau ou au paradigme jamais questionné de la domination/victimisation universelles est bien l’approche la plus pauvre et la plus désolante qui soit de l’épopée humaine, de son expression artistique et de la coopération continue entre les sexes pour la survie du genre humain. Cette approche victimaire et paranoïaque de la vie sur terre est probablement ce que je déteste le plus profondément dans le féminisme radical (ou anti-patriarcal, puisque c’est la même chose) .

[à suivre…]

  • Voir aussi :
  • Sur l’université aux mains du féminisme radical :
  • Sur le féminisme et l’art :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *