Sabine Prokhoris : « La promesse d’un paradis féministe est une illusion »

Article paru dans Le Point du 10/10/21.

Propos recueillis par Laetitia Strauch-Bonart

ENTRETIEN. La philosophe et psychanalyste publie un livre coup-de-poing contre #MeToo et ses suites, dans lesquels elle voit un mouvement totalitaire.

Sabine Prokhoris n’a pas froid aux yeux. La psychanalyste et philosophe, qui a peu apprécié le mouvement #MeToo, a décidé de le faire savoir sous la forme d’une démonstration minutieuse mais passionnée. Dans Le Mirage #MeToo (Le Cherche Midi), elle cible, par un ton enlevé et parfois même emporté, un mouvement dont l’ambition bénéfique cache selon elle une volonté de puissance destructrice.

Difficile d’accuser cette féministe inclassable – qui défend dans le même temps la gestation pour autrui (GPA) – de conservatisme. Mais il est sûr que celle qui avait déjà su démonter avec brio, dans Au bon plaisir des « docteurs graves » (Puf, 2017), la philosophie de Judith Butler, figure de proue des études de genre, ne goûte guère le féminisme à tendance vengeresse.

Le Point : Certains ont loué #MeToo. D’autres ont critiqué ses « dérives ». De votre côté, vous vous distinguez par une condamnation sans appel du mouvement dans son entièreté. Pourquoi ?

Sabine Prokhoris : C’est plutôt contre-intuitif en effet. En me mettant vraiment au travail – en allant « au fond de la mine », comme dit Foucault -, et donc en dépliant, pour les analyser, les logiques intellectuelles de #MeToo et leurs conséquences, je me suis aperçue qu’il s’agissait d’un mouvement structurellement vicié, de nature totalitaire : une « révolution culturelle » revendiquée, visant à fabriquer le meilleur des mondes « féministe ». Il s’inscrit d’ailleurs dans une mouvance plus vaste, celle des luttes dites « intersectionnelles » qui juxtaposent les figures de « dominés » et prétendent extirper du monde la « domination ». C’est de même nature que les mouvements qui ont conduit récemment à pratiquer des autodafés de livres, non pas à Kaboul, mais au Canada, les cendres des ouvrages « malfaisants » revenant à la terre-Mère (sic), une transmutation du mal en bien s’opérant grâce à cette « purification ».

Comment et quand avez-vous regardé ce mouvement d’un mauvais oeil ?

Bien sûr les agissements dont était accusé Harvey Weinstein m’ont paru odieux. Mais face à #BalanceTonPorc, puis à #MeToo, et à l’ampleur incontrôlable de la vague qui a suivi, j’ai vite eu des réticences, sans pouvoir clairement les fonder. La violence des réactions contre la tribune Deneuve, sur laquelle j’avais quelques réserves mais qui avait le mérite de faire entendre autre chose, m’a tout de suite alertée sur le refus de #MeToo d’un débat démocratique autour de ces questions. Comme l’a très bien dit Catherine Deneuve, on ne peut pas se réjouir d’effets de meute. Ils conduisent au pire.

Vous évoquez trois temps du mouvement : #BalanceTonPorc et #MeToo, le départ d’Adèle Haenel de la cérémonie des César et son « témoignage » sur Mediapart contre le réalisateur Christophe Ruggia, enfin la publication du livre de Vanessa Springora, Le Consentement. Pourquoi vous attardez-vous sur le cas d’Adèle Haenel, qui ouvre votre livre ?

Ce moment à proprement parler sidérant a, je pense, constitué un tournant dans le mouvement. Au-delà des protagonistes impliqués dans cette séquence étrange qui a hypnotisé la France entière – ce qui en soi est déjà un phénomène qui méritait qu’on le questionne, et j’ai commencé par là -, il fait apparaître au grand jour les ressorts et les logiques qui gouvernent le #MeToo-féminisme. Il donne aussi à #MeToo une inflexion spécifique, qui va propulser le mouvement à l’avant-garde de ces luttes « intersectionnelles », autour d’un noyau militant se revendiquant – politiquement avant tout – lesbien avec insistance. Pour toutes ces raisons, il fallait étudier précisément ce qui s’est joué dans cet épisode. On ne comprend pas les choses si on en reste à des idées générales. Il faut décrire et analyser des faits et leurs circonstances.

Vous critiquez l’acharnement à l’encontre de Roman Polanski et parlez même, en y voyant un renversement particulièrement malsain, d’une « shoahtisation » des atteintes sexuelles. Que voulez-vous dire ?

Que Polanski soit un doudou maudit de la détestation irrationnelle de certaines féministes, ce n’est pas récent. Rappelez-vous la rétrospective à la Cinémathèque il y a quelques années. Mais la fixation délirante sur le « cas Polanski », empreinte d’une haine fanatique assortie de slogans antisémites particulièrement choquants, véritable basse continue dans l’épisode Adèle Haenel, ne peut qu’interroger. Car dans le même temps, les glissements les plus pervers s’opéraient : un universitaire, médiocre certes mais ayant pignon sur rue, ne craignait pas de comparer Adèle Haenel à Primo Levi. Les victimes auto-proclamées se désignent comme des « survivantes ». Les associations militantes exigent l’imprescriptibilité pour le crime de viol, défini par un autre universitaire comme « génocide individuel ». L’inceste, transgression majeure en effet, aux conséquences le plus souvent ravageuses, est défini par des intellectuels et par certains magistrats biberonnés aux théories douteuses de Muriel Salmona, « experte » en « victimologie traumatique », comme « crime contre l’humanité ». Or cette « shoahtisation », formule qu’Alain Finkielkraut avait également utilisée à propos d’accusations visant de façon posthume Élie Wiesel, mué dès lors en « bourreau », a ceci de grave qu’en convoquant de cette façon indigne la mémoire de la Shoah, elle la banalise, jusqu’à l’effacement. Ce qui dévoile la façon intellectuellement frauduleuse dont #MeToo aborde la question des faits et de la vérité.

#MeToo et ses suites françaises ont fait apparaître en effet un glissement dans la compréhension de la vérité. Ce qui sort de la bouche d’une « victime » (qui n’est même plus une plaignante) qui expose son « traumatisme » devient « vrai » par définition. Comment analysez-vous ce phénomène ?

Je l’analyse en relation avec ce que je viens de souligner, et avec la promotion contemporaine des « identités-victimes ». Leurs « récits » sont source de vérité parce qu’ils sont censés renverser la « domination ». Et quand un président de la République, garant de l’État de droit, croit bon de tweeter : « Victimes, on vous croit ! », reprenant un slogan des Colleuses, ce sont les principes fondamentaux de la justice dans un État démocratique qui sont jetés par-dessus bord, à commencer par la présomption d’innocence. C’est très alarmant.

Que répondriez-vous à des femmes qui vous diraient que #MeToo les a libérées ? Leur a fait du bien ?

Comme psychanalyste, je constate plutôt l’inverse : risque d’enfermement dans la blessure pour celles qui ont subi en effet des atteintes graves. Panique sexuelle pour les autres, hommes et femmes.

Un des épisodes précurseurs de Mai 68, en 1967, était la revendication étudiante de pouvoir circuler librement dans les chambres de cités universitaires entre les zones des garçons et celles des filles. Que s’est-il passé pour que plusieurs décennies plus tard, les femmes soient considérées comme des êtres faibles qu’il faut constamment protéger ?

Peut-être un oubli peureux des exigences, forcément déceptives, de la liberté. J’ajoute que cette posture de faiblesse est en réalité une position d’attaque. C’est le psychanalyste Ferenczi qui parlait de « terrorisme de la souffrance »…

Estimez-vous que notre époque se caractérise par une forme de ressentiment féminin ? Les femmes ont obtenu presque tout ce qu’elles voulaient, et pourtant…

La vigilance féministe est toujours de mise, car rien n’est jamais définitivement acquis. Mais ce ressentiment, comme vous dites, n’est-il pas le signe qu’un mouvement qui se veut total bute toujours sur le fait que ça ne peut pas marcher ? Frustration, et rage vengeresse, alors ?

Et pour finir, pourquoi parler de « mirage » à propos de #MeToo ?

Parce que la promesse d’un paradis féministe est une illusion, dont l’envers grimaçant est un monde de paranoïa sexuelle. Lorsque les suicides de David Hamilton, du chef Taku Sekine, du chorégraphe Liam Scarlett apparaissent comme des victoires du féminisme, on peut s’inquiéter.

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6 réponses sur “Sabine Prokhoris : « La promesse d’un paradis féministe est une illusion »”

  1. Je pense que des femmes philosophes et auteurs telles que Sabine Prokhoris, Bérénice Levet, Claude Habib, Peggy Sastre et bien d’autres sont des bonnes références pour mesurer tout ce qui distingue, les authentiques défenseurs (en l’occurrence les défenseuses) d’un féminisme historiquement porté vers l’égalité politique et sociale entre les hommes et les femmes, et les militantes hargneuses et arrivistes, qui cherchent avant tout à valoriser systématiquement les femmes au détriment des hommes en accablant ces derniers de tous les maux de la Terre. C’est ce qui permet de distinguer Sabine Prokhoris et les autres femmes de lettres que j’ai citées plus haut, d’autres auteurs tels que Mona Chollet, Pauline Harmange, Judith Butler, Alice Coffin, et les créatrices de blogs « féministes » tels que Mescouillessurlatable. Les unes demeurent vigilantes pour protéger les droits acquis par les femmes dans nos contrées éclairées depuis 50 ans, ce qui leur permet de conduire librement leur existence sans vivre sous la tutelle d’un homme (père, mari, frère…), alors que les autres ne cherchent qu’à radicaliser sans cesse leurs revendications « sociétales », en exigeant en permanence des hommes qu’ils se « déconstruisent » (pour citer Sandra Rousseau) et se soumettent aux moindres exigences des femmes les plus vindicatives. On nous annonce ainsi tous les matins, dans les articles de Slate, Konbini, Libération, L’Obs et l’ensemble de la presse féminine, un nouveau sujet de revendication et de combat féministe, alors même que les enjeux politiques de la question soulevée paraissent le plus souvent dérisoires et biaisés dans la manière dont ils sont analysés et traités par les journalistes.
    On comprend mieux, en tout cas, à quel point le discours « néoféministe » actuel procède d’une usurpation et d’une supercherie intellectuelles, dans laquelle était déjà tombé, il y a une trentaine d’années, le féminisme version MLF, qui, à force de radicalité, avait fini par faire fuir les femmes engagées et passer pour un repoussoir dans une large partie de la société et des médias, même de gauche (Desproges parlait d’ailleurs des « connasses MLF » dans ses chroniques sur France Inter : autres temps, autres moeurs…). Les militantes radicales ne cherchent en réalité qu’à capter la voix des femmes et le droit à les représenter dans les médias et dans l’espace politique, ce qui leur procure un bénéfice en terme de notoriété, mais bien souvent aussi en terme de revenus (voir Caroline de Haas et son business florissant de « la promotion de l’égalité au sein des entreprises », qui n’est qu’un ignoble foutage de gueule, comme on a pu le voir récemment au sein du Conservatoire de Musique de Paris, ou à la rédaction de Télérama). Les féministes mesurées et intellectuellement honnêtes (parmi lesquelles on peut donc compter Mme Prokhoris) ne tombent, en revanche, pas dans ce travers de notre époque, qui consiste à dépeindre la condition féminine en Occident sous les traits les plus noirs et à accabler les hommes d’être, par nature, des coupables, en exigeant d’eux qu’ils renoncent à leur virilité et leur identité masculine. Le problème, c’est qu’on donne plus volontiers un écho favorable aux propos les plus radicaux et les plus extrémistes qu’à ceux les plus mesurés et les plus réfléchis, même si ces derniers sont plus conformes à la réalité de la condition féminine dans les contrées occidentales. Mais comme il est devenu de bon ton désormais d’afficher ses convictions féministes radicales pour être à la mode et être certain(e) qu’on parlera de soi dans les médias (voir Camélia Jordana, Léa Seydoux, Marion Cotillard, Adèle, et bien d’autres), on voit ainsi de nombreuses actrices, chanteuses et « écrivaines » clamer haut et fort leur solidarité avec leurs « soeurs opprimées », alors qu’elles n’ont objectivement jamais eu aucune raison de se plaindre es hommes, et qu’elles occupent, contrairement à beaucoup d’hommes, une position très avantageuse dans la société.
    Il convient donc de rester vigilant à ne pas se laisser abuser par la récupération, par les néoféministes, du combat féministe historique en faveur des droits des femmes, qui a été largement gagné en France et en Occident, mais dont on voudrait nous faire croire qu’il ne fait que débuter et qu’il ne cessera pas tant qu’on n’aura pas « déconstruit » tous les « stéréotypes de genre », censés être la cause de l’oppression des femmes comme les hommes (enfin, plus les femmes que les hommes, quand même, sinon à quoi bon se dire « féministe » ?), alors même que la vraie oppression des femmes dans le monde se trouve plutôt dans les pays de culture musulmane, où le « patriarcat », mis à toutes les sauces chez nous, correspond bel et bien à une réalité tangible et constatable. Mais jamais aucune néoféministe n’osera s’attaquer aux autorités des pays musulmans, de peur de « stigmatiser » les croyants et de tomber dans l’ « islamophobie », et c’est plutôt en s’attaquant aux fondements de la culture et de la civilisation occidentale qu’elle trouvera un motif à son combat et à sa hargne.

    1. C’est un bon résumé !
      Effectivement le néoféminisme n’est qu’une dérive pathologique du féminisme, une des pires qu’il ait jamais enfantées et qui, derrière ses revendications en carton, dissimule mal son hypocrite soumission à l’islam et à tous les courants qui veulent détruire la culture occidentale. Comme les femelles chimpanzés qui avortent spontanément pour se soumettre au nouveau mâle dominant, la néoféministe intersectionnelle rampe courageusement devant son nouveau maître, le patriarcat oriental.

  2. Bonjour Eromakia,

    J’avais déjà lu cet article, merci de l’avoir remis devant mes yeux, il m’a rappelé ô combien le mouvement #MeToo avait acté le changement de nombreuses conceptions par la société, notamment dans le domaine de la justice.

    Pour ma part, je constate un passage d’une justice individualisée, à une justice de « sociale ». Dans le sens où les faits ont désormais moins de poids que le contexte social « officiel » dans lequel ceux-ci s’inscrivent. L’exemple typique est celui de la relaxation de Sandra Muller, en raison de son impact dans la libération de la parole des femmes, malgré la déformation des faits qu’elle a reproché à Éric Brion.

    Au-delà de cette transition judiciaire, j’ai très peur de ce monde qui vient, où les victimes n’ont pas de scrupules à utiliser tous les moyens pour tirer parti au maximum du crime subi. Maintenant, je dirai que cette tendance n’est pas propre aux féministes, et qu’elle est humaine. La seule différence entre les féministes et moi, c’est qu’elles se trouvent dans un contexte social plus favorable que moi.

    En somme, j’aimerais beaucoup connaître votre avis sur ces sujets : votre conception de la justice, et vos réflexions sur la victimisation de la société (pas seulement celle des féministes).

    Je vous souhaite une bonne soirée, et une bonne continuation dans tes articles. J’aime bien nos échanges.

    1. Je considère que le réflexe de victimisation est un indice d’immaturité psychique. Ce sont des réflexes enfantins au départ (du type Caliméro : « Ouin ouin, je suis incompris, cétropinzuste »). Cela peut être sublimé par la théologie (le christianisme est par exemple une religion victimaire : « hostia » veut dire « victime » en latin et le Christ devient la victime expiatoire). Dans nos sociétés, ce n’est plus qu’une régression mentale et sociale, un vieux réflexe psychique utilisé uniquement dans le but de manipuler et de contrôler les autres. La féministe (ou non, car cela va au-delà des féministes, effectivement), se victimise pour se poser à peu de frais en héroïne ou en figure sainte et intouchable. Je méprise le victimisme et les fausses victimes; c’est un trait de personnalité malheureusement de plus en plus répandu et de plus en plus haïssable. Passer sa vie à se plaindre et à accuser la terre entière est aussi le meilleur moyen pour ces gens de passer complètement à côté de leur vie. En général, ils sont surtout victimes d’eux-mêmes.
      J’ai cet article sur le sujet :
      https://eromakia.fr/index.php/etre-victime-ou-ne-pas-etre-feminisme-et-victimitude/

  3. Notre époque post MeeToo se porte bien. Hier, la RTBF publiait un article concernant une manifestation en lien avec une possible affaire de viols (https://www.rtbf.be/info/regions/detail_victime-on-te-croit-agresseur-on-te-voit-environ-500-manifestants-contre-les-violences-sexuelles-a-ixelles?id=10865003). Une « intervenante » féministe y a « clamé » : « Soutenons les survivantes d’agressions, mais aussi et surtout responsabilisons les hommes… Quand feront-ils un travail sur leur posture, leurs comportements et leurs actions ? Quand abandonneront-ils leurs privilèges pour soutenir réellement l’égalité ? »

    Moi qui croyais que le viol est un crime. Le voici devenu une affaire de « posture » et de « privilèges » masculins. Il est temps que nous les hommes, tous les hommes, soyons collectivement tenus responsables de tous les crimes, absolument tous. Chaque homme devrait faire « un travail » pour comprendre qu’il est un criminel de par le simple fait d’être né de sexe masculin. C’est la seule façon pour les hommes de « soutenir réellement l’égalité ».

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