[Annie Le Brun] – « Des staliniennes en jupons » : la guerre au néo-féminisme (1978)

Au cas où cet extrait des archives de l’INA venait à être retiré de Facebook ou de Twitter, je donne ici une transcription de l’intervention d’Annie Le Brun, venue présenter dans l’émission « Apostrophes » du 10 février 1978 son ouvrage Lâchez tout, paru en 1977 :

Annie Le Brun : « L’ampleur de la révolte féminine de femmes comme Louise Michel, comme Flora Tristan, se trouve canalisée, caricaturée dans les limites d’un corporatisme sexuel qui nivelle toutes les différences pour imposer la seule différence des sexes. C’est pourquoi j’ai parlé de néo-féminisme par opposition au féminisme, dont le souci majeur était justement d’en finir avec tous les ghettos des femmes entre elles.
Ce que j’appelle le néo-féminisme trouve sa force dans le nombre et dans la similitude. Pour parler au nom de toutes les femmes, on cherche à effacer l’individualité de chaque femme – comme on a toujours cherché à effacer l’individualité de chaque femme et aussi de chaque homme indifféremment, au nom de Dieu, de la famille, de la patrie et même de la révolution. Les différentes solutions collectives de ce siècle, enfin, du genre ou fascisme, ou stalinisme, etc., nous ont au moins appris quelque chose : c’est qu’on n’est jamais assez délicat quand le nombre est brandi sous prétexte d’anéantir l’individu.
Les féministes actuelles, sous prétexte de libération, incitent les femmes à se rassembler pour endosser l’uniforme de leur sexe. Ces néo-féministes-là s’arrogent scandaleusement le droit de parler au nom de toutes les femmes. Et qu’en parlant au nom de toutes, elles en viennent à exercer un pouvoir idéologique.
Ce livre est un appel à la désertion en général, et en particulier des rangs du militantisme féministe. Parce que dans « militantisme », il y a le mot « militaire », et que pour ma part, je serai toujours du côté des déserteurs contre les armées en marche.

Bernard Pivot : Vous admettez que c’est un pamphlet ? Vous êtes dure avec ce que vous appelez les néo-féministes. Vous les appelez « staliniennes en jupons »…

Annie Le Brun : Oui… Pour moi, la question fondamentale est d’en finir avec les meutes hurlantes dont notre époque s’est montrée si féconde, à instaurer ce climat de récrimination continuelle, de suspicion systématique de l’autre. Parce que ça… Tout ce quez vous avez dit… Il y a quand même une suspicion systématique de l’homme, n’est-ce pas ? Et alors, on vient à refuser aux hommes et aux femmes le seul moyen qu’ils ont, ici et maintenant, de subvertir la misère des rapports humains. Car on les dissuade insidieusement de se rencontrer, voire de s’aimer et ça pour moi, c’est criminel.
On assiste à la mise en place d’une idéologie totalitaire en trois temps. Alors, premier temps, on désigne l’ennemi, l’ennemi commun : c’est l’homme, qui est considéré comme la négativité absolue. Et c’est un véritable terrorisme de la « femellitude ». Parce que je sais qu’il y a des femmes qui luttent réellement et qui sont scandalisées devant tant d’impostures et de sottises, mais qui ne le disent pas au nom de la cause des femmes. Alors ça, pour moi, c’est le terrorisme idéologique, ce genre de silence.

Bernard Pivot : Et vous allez jusqu’à dire que le néo-féminisme est une gigantesque entreprise de crétinisation ?

Annie Le Brun : Oui, parce que par exemple, tout à l’heure, vous avez assez habilement, Gisèle Halimi, éludé le passage qui concerne la censure dans le programme commun. Moi, je trouve ça assez grave, parce que quand on lit que dans les livres , l’histoire et la littérature vont être strictement – je ne sais plus la formule exacte –, vont être strictement contrôlés, alors…

Autre invité : Et l’enseignement aussi, strictement défini…

Annie Le Brun : Mais à en juger parce que j’appelle les néo-féministes, ce que j’ai déjà donné comme échantillons dans les purges, c’est Sade, c’est Baudelaire, c’est Lautréamont, c’est Miller, c’est Bataille, et puis c’est aussi Freud, c’est Breton, c’est Novalis qui vont tomber sous les coups de la bêtise militante.

Gisèle Halimi : Il y a en France une loi qui punit toute propagation, tout propos, toute image, tout film qui est raciste. C’est interdit d’avoir un propos raciste. Personne n’est venu dire ici : « Mais dites donc, la censure, vous lui portez atteinte, car après tout, on peut être raciste avec énormément de talent. Et au nom de la culture, on doit laisser parler aussi les racistes ».
Ce que je veux dire, c’est que notre proposition, elle n’est pas tellement originale. Je vais vous dire ce qu’on a fait, les juristes : on a pris la loi sur le racisme et on y ajouté, justement quand cela porte atteinte à la dignité de la femme. Si vous voulez, on a mis « sexisme », en gros, au lieu de « racisme ».

Bernard Pivot : Le problème, est-ce que ce n’est pas ennuyeux de mettre « sexisme » à la place de « racisme » ? Est-ce que c’est bien équivalent ?

Gisèle Halimi : Mais c’est ennuyeux pour qui ? Les femmes ont envie, justement, de conquérir leur droit à la dignité et au respect. »

***

  • Nous sommes donc en 1978 et absolument tout est en place : la misandrie néofem, le comportement militaire moutonnier des féministes, la tentation de guerre totale aux hommes, la destruction des rapports amoureux, la confiscation de la parole des femmes dissidentes dont les féministes s’arrogent le porte-parolat, l’entreprise de crétinisation générale, le désir de censure des auteurs masculins qui dérangent (l’actuelle « Cancel Culture »),… il ne manquait rien. Et au milieu de cette armée en marche, une femme seule, lucide et courageuse, dont les propos ont été balayés par le militantisme féministe – je n’ai jamais vu repasser une seule interview d’elle sur le néo-féminisme dans les médias grand public. J’ignorais même qu’elle avait créé le terme « néo-féminisme » en 1977.

On notera aussi l’argumentation fallacieuse de la méprisante Gisèle Halimi, avec le rouleau compresseur de la confusion racisme-sexisme, complètement hors de propos par rapport à ce qui venait d’être dit : incapable de répondre sur le fond, elle insinue qu’Annie le Brun est racisto-sexiste, ce qui n’a aucun sens.

La vague des mijaurées puritaines avait déjà déferlé – nous sommes à la fin de la « seconde vague » féministe, qui avait tourné au stalinisme et à la « bitophobie », comme disait Pierre Desproges à la même époque :


Pierre Desproges, in Les Réquisitoires du Tribunal des flagrants délires, Paris, Seuil, 2003 (Réquisitoire du 16 novembre 1982).

Ces bigotes qui voient du sexisme et de « l’atteinte à la dignité des fââmes » dans tout et n’importe quoi, moi j’ai envie de leur répondre qu’elles peuvent se garder leur cris d’orfraie et leurs jérémiades : dans ce pays, les hommes n’ont JAMAIS ATTENTÉ À MA DIGNITÉ DE FÂÂME, jamais. Je trouve même ce vocabulaire ultra-moral tout à fait ridicule.

  • Sur le retentissement du passage d’Annie Le Brun à « Apostrophes » :

« Dans le surréalisme, elle a pris les choses intéressantes », selon Raphaël Sorin, qui fut son éditeur en 1977, année punk.
Cette année-là, cette bad bad girl, démolisseuse de faux-semblants, fait elle-même figure de punk à l’émission littéraire d’alors, « Apostrophes » de Bernard Pivot. Sans sommation, elle balance un cocktail Molotov au visage des néoféministes, sur le plateau : Lâchez tout, son pamphlet, édité au Sagittaire.
« Contre l’avachissement de la révolte féministe avec Simone de Beauvoir, contre le jésuitisme de Marguerite Duras […], contre le poujadisme de Benoîte Groult, contre les minauderies obscènes d’Hélène Cixous, contre le matraquage idéologique du choeur des vierges en treillis et des bureaucrates du MLF, désertez, lâchez tout : le féminisme c’est fini. »
Son oeil à infrarouge s’exaspère devant l’imposture du néoféminisme post-soixante-huitard qui s’approprie un siècle de combat des femmes, devant son corporatisme sexuel consternant. « Dans militantisme, il y a militaire. Je serai toujours du côté des déserteurs », écrit celle qui ne veut représenter qu’elle-même.
Sombre, sophistiqué, délicat, son visage de Garbo punk reste impassible tandis que se déchaîne la riposte sur le plateau d' »Apostrophes ». « Elle tenait tête, sarcastique. Le retentissement fut extraordinaire », dit Raphaël Sorin. Calme, cette « âme insurgée » (selon Mathieu Terence) défend son propos en allumant des cigarettes à la chaîne. « Ce fut la première et la seule critique d’extrême gauche du féminisme », dit-elle aujourd’hui avec malice. Le lendemain, un bouquet de deux mètres est livré dans ce même appartement, « Ces fleurs étaient de Jean-Jacques Pauvert, dont les publications m’avaient nourrie. J’étais abasourdie ». L’éditeur s’incline devant une femme capable de parler contre la censure. »
Marie-Dominique Lelièvre, « Annie Le Brun. Grande dame, d’un bloc », Le Nouveau Magazine Littéraire, n° 7, 1/07/2018.

  • La vignette de l’article ainsi que les photos ci-dessous sont tirées du blog de Pierre Pascual, ici, dont je copie-colle également cette jolie présentation d’Annie Le Brun : « Il y a quelques années j’étais tombé sur ce vieux numéro d’Apostrophes où Annie Le Brun parle de tout ça – Annie merveilleuse, sombre, presque gothique, post-Morticia aux yeux violets, à la voix grave et délicate. Je ne pouvais pas m’empêcher en l’écoutant parler de faire des photos avec mon iPhone (celles qui illustrent le début de ce billet) et j’avais envie d’être elle : Annie Le Brun. »
Annie Le Brun (1978). Photos : Pierre Pascual
  • Peut-être avait-elle suivi ce numéro « d’Apostrophes »… Dans les mêmes années et avec un esprit tout aussi caustique, Claire Bretécher mettait à son tour les féministes en boîte :

[à suivre…]

10 réponses sur “[Annie Le Brun] – « Des staliniennes en jupons » : la guerre au néo-féminisme (1978)”

  1. Plus de 40 ans déjà… c’est hallucinant. Et je sens que le « combat » ne gagne pas en intelligence.
    « Seule critique d’extrême gauche du féminisme », putain ça existait jadis !
    Loin de moi de jouer la victime, c’est leur signature et non la mienne, mais je crois qu’il est quais impossible de briguer aujourd’hui une place à la FI, NPA ou au jurassique PC sans être à fond radical sur les questions sociétales.

    Et je suis navré également de voir que les néofems aient une prétention à s’approprier la souffrance de n’importe quelle femme, en dehors d’empirer un peu plus les rapports entre les sexes, tout ce qu’elles font est vouer à la poubelle de l’histoire.

  2. A force de voir remuer la médiocrité, je me suis commandé une édition de Lâchez tout. Ce qu’elle développe est tout bonnement visionnaire : l’imposture sartrienne/Beauvoir, la fixation obsessionnelle sur la génitalite des auteurs féministes déjà à l’époque, l’entreprise de censure et de ‘depassionnalisation’ et d’indifférenciation des êtres. Avec pour résultat un malheur individuel croissant dans nos sociétés qui trouve sa solution dans les manifestations collectives souvent destructrices : résurgence des religions, fanatisme politique.
    Aussi, je me permets de vous questionner sur un point que j’ignorais et que ALB développe en intro : la fascination des féminismes pour les systèmes totalitaires
    A l’époque le communisme, maintenant ce qu’on n’a pas le droit de nommer. Je l’ignorais, je savais que les déconstructeurs soutenaient la révolution islamique tout au plus. Comment expliquez-vous cette proximité avec ces systèmes d’obliteration des individus ?

    1. Ce que vous dites est très intéressant !
      J’expliquerais instinctivement l’attraction des féministes pour les régimes totalitaires par leur immaturité psychique et leur positionnement victimaire. Ayant détruit l’ordre, les structures de la société, la paternité et le « patriarcat », elles risquent de se retrouver fort démunies quand soufflera la bise et ont donc besoin (inconsciemment) d’un régime fort et protecteur.
      Les féministes sont des petites filles fragiles qui font des panic attacks dès qu’elles aperçoivent un homme ou qu’elles doivent affronter la moindre situation qui les oblige à sortir de leur zone de confort (ne serait-ce que faire les courses ou emmener leur fils chez le médecin). Elles ne sont pas taillées pour l’aventure : trop pleurnicheuses, trop émotives, trop narcissiques. En tant qu’adolescentes attardées, elles se chercheront donc toujours un père de substitution : l’état protecteur, les aides publiques, une justice à leurs ordres, mais comme ce n’est jamais suffisant, elles fantasment plus que tout sur les régimes totalitaires. Un fascisme féministe leur irait parfaitement, elles en rêvent ouvertement.

      De plus, elles savent bien que ce n’est pas un « homme déconstruit » par leurs soins (c’est-à-dire une merde gauchiste émasculée) qui leur sera de la moindre utilité en cas de conflit international par exemple. Le patriarcat islamique les rassure davantage, en vérité, donc elles se rangent déjà derrière 😉

      Le dernier point d’explication (qui peut s’additionner aux précédents sans les exclure) est que la tentation suprématiste est à la base de leur idéologie et constitue leur véritable objectif depuis le début. Le féminisme militant a toujours ou presque emprunté au marxisme et aux régimes soviétiques. Elles n’ont en réalité que faire de l’égalité (il n’y a qu’à voir : plus elles l’obtiennent partout et plus elles sont agressives), leur véritable ambition étant le pouvoir absolu et autoritaire. Cette soif revancharde de pouvoir est aussi à mettre en lien avec leur psychologie narcissique et régressive décrite plus haut – un peu comme l’enfant roi : ici c’est l’adolescente reine.

  3. Si vous ne l’avez déjà lu, je vous encourage à vous procurer Lâchez tout, ainsi que les autres écrits d’Annie Le Brun. Elle appelait déjà à la désertion des armées du Conformisme quand on n’était pas encore assez cortiqué pour se rendre compte que c’en était un, il me semble.

  4. Pour simple « partage ». C’était comique, je lisais la compilation « Vagit Prop : Lâchez tout et autres textes » dans le train vendredi soir, et je voyais s’asseoir en face de moi une fille aux cheveux silver. En une fraction de seconde j’ai pensé : elle va sortir un bouquin de sorcières, je parie. Et de son sac elle sortait… « Réinventer l’Amour » de Mona Chollet ! Pas loin ! Je suis si peu étonné des femmes de l’époque sous l’influence du féminisme. J’aurais aimé entamer un débat car le contenu de cette lecture de plus de 40 ans étayait déjà une « déconstruction » (énervée) de la déconstruction, puis j’y ai renoncé…
    Je partage parfois votre verve quand je lis « merde gauchiste émasculée » même si je me retiens de jurer le plus souvent, mais je sais une chose par l’expérience personnelle : en termes de « séduction » ou « pression sélective », les personnes issues de cette déconstruction sont très peu convaincantes. Grand bien me fasse j’y résiste depuis longtemps déjà. Chacun ses problèmes. La caricature viriliste, je n’arrête pas de le dire, est une contre-réaction évidente devant la bêtise néofém, mais au moins cette caricature fait parfois rire. A un autre niveau, je crois de plus en plus en l' »imaginaire amoureux » que relate Annie Le Brun et m’associe aux initiatives qui s’opposent à sa diabolisation stupide.
    Amitiés.

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