Jean Szlamowicz, « Polarisation, patriarcat, effet de tunnel » (in Les Moutons de la Pensée, 2022)

POLARISATION, PATRIARCAT, EFFET DE TUNNEL

Ce vocabulaire aux prétentions analytiques fait toujours la part belle à des rapports de domination envisagés de manière simpliste : les hommes contre les femmes, les blancs contre les « racisés », les hétéros contre les « non-binaires »… Cette polarisation extrême ne voit dans la société que des oppresseurs et des opprimés. Dans une telle sociologie sans nuance, les individus semblent déterminés par leur appartenance identitaire. Les cases sexuelles, raciales ou sociales emprisonnent chacun dans des affiliations catégorielles. Ces discours ressemblent à des entrées du Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, dans lequel on lirait forcément : Domination : dire qu’elle est intersectionnelle et, réciproquement, Intersectionnalité : préciser qu’elle dénonce les dominations

La critique militante elle-même ne repose que sur les identités qu’elle prétend démolir. Il faut bien un stéréotype hétérosexuel pour prétendre s’en distinguer – et il faut bien un stéréotype de blanc qu’on puisse massivement considérer comme « privilégié » pour s’estimer lésé. Dans ce cadre à la conscience politique prétendument suraiguë, on efface pourtant la complexité sociale et on la remplace par des classifications : on n’y critique les stéréotypes que pour les (re)produire. C’est un procédé rhétorique qu’on pourrait décrire comme l’effet de tunnel thématique : on prend un point de vue – racial ou sexuel, par exemple – et on en fait un principe explicatif radical qu’on alourdit d’une dimension accusatoire.

On part de faits complexes pour les simplifier, supprimer la multifactorialité et les poser selon le seul ordre de la domination. Là où une sociologie traditionnelle pourrait parler de capital culturel – qui est un concept possédant une certaine validité descriptive – le décolonialisme parlera de blanchité, racialisant le phénomène d’une manière clientéliste et séparatiste. De la même manière, le néoféminisme fera de toute différence sexuelle l’indice d’une domination, censée être résumée par le mot patriarcat. L’intersectionnalité ne fait que démultiplier l’effet de tunnel en superposant les thématiques accusatoires. Certains ont même parlé de grievance studies pour décrire cette sociologie du grief généralisé tant le champ de cette recherche ne semble se fonder que sur la boussole de la récrimination.

On n’en finit plus de lire que « le langage est un lieu de lutte » et le monde universitaire ne semble plus parler que de « combat », proposant de se diriger vers un avenir meilleur nécessairement « dé-colonisé » et « dé-masculinisé » : c’est donc une conception de la recherche comme action partisane qui se lit dans ces concepts. Les jeux d’oppositions chargent ainsi les dénominations d’une polarité asymétrique : « masculinisme » possède une valeur négative indiquant une forme de suprémacisme tandis que « féminisme » possède une valeur positive évoquant une saine justice. Aucun de ces concepts n’est pourtant clairement défini. Il en va ainsi de la nouvelle utilisation du mot patriarcat, employé comme blâme. En ethnographie, patriarcat signifie « type d’organisation sociale où l’autorité domestique et l’autorité politique sont exercées par les hommes chefs de famille ».

Or, concernant la société française, cette autorité n’existe plus dans le cadre juridique, ce qui est tout de même un fait remarquable sur le plan civilisationnel. On fait tout de même comme si cette définition s’appliquait encore : au passage, on aura substitué au sens d’origine, « autorité juridique », un nouveau sens : « domination symbolique ». On est passé de la description de « sociétés patriarcales » à « le patriarcat ». Cet emploi de l’article défini indique un ensemble de préconceptions implicites qu’on s’abstient justement de décrire. Dire le patriarcat, c’est être aveugle à la réalité des sociétés et de l’histoire. Le mot patriarcal servait à modéliser des structures sociales complexes, qui n’excluaient pas, par exemple, une filiation matrilinéaire. On fait donc comme si de la Sicile à la Norvège, de l’Antiquité tardive au XXIe siècle, on parlait d’une même réalité, identiquement « patriarcale ».

Au passage, les sociétés qui continuent de tenir les femmes dans une situation de sujétion, de tutelle et de contrôle radical ne sont jamais l’objet des critiques néoféministes – la grande prêtresse du néoféminisme radical, Judith Butler, va même jusqu’à considérer que les femmes qui résistent aux Talibans sont des collabos de l’impérialisme culturel américain (16)… Parler de patriarcat, c’est utiliser un terme qui nie la diversité sociale et historique, comme si la France de 2020 était structurée de la même manière que la France de 1920 ou de 1820 ; comme si les structures culturelles en France étaient identiques dans les familles auvergnates ou algériennes, chez les éditeurs du Ve arrondissement de Paris et les couteliers des vallées ariégeoises. Bref, c’est une sociologie qui se refuse à faire de la sociologie.

Le sens d’origine de patriarcat, dans le domaine du droit et de l’ethnologie, avait une valeur descriptive, il a désormais une valeur de jugement. La nouvelle utilisation de ce mot, pseudo-explicative mais en réalité systématiquement accusatoire, ne désigne plus un régime juridique mais renvoie à une vague forme de prestige, aussi caricaturale que diffuse. On est donc passé d’un sens objectivable à un sens subjectif, d’un sens descriptif à un sens axiologique (*1) . C’est ainsi que l’idéologie infléchit le cours des mots et impose son discours pour construire une vision strictement conflictuelle des rapports femmes/hommes. Il est désormais courant dans la recherche universitaire qu’on propose « une approche féministe » de tel ou tel sujet. Le féminisme n’est pourtant pas une discipline scientifique mais une revendication sociale, d’ailleurs fort hétérogène, et qui comporte sans doute des biais qui la distinguent de la simple revendication d’égalitarisme.

Le mot patriarcat a donc perdu toute pertinence conceptuelle à partir du moment où il est devenu un mot d’ordre, un slogan, voire la mise en scène d’une aversion puisqu’il est désormais possible d’écrire : « Moi, les hommes, je les déteste. » Il n’y a plus aucun frein à l’accusation patriarcale et l’on trouve même des cours (!) d’université qui donnent libre cours à leurs fantasmes en accusant « les sociétés patriarcales » de façonner « physiquement, par sélection artificielle, des chiens adaptés à un usage humain précis et des femmes plus petites, très mal adaptées, en revanche, à l’usage reproductif auquel on les destine (17) ».

(16) « Judith Butler n’a ainsi pas peur d’affirmer que les femmes afghanes, qui retiraient leur burqa après la chute des Talibans, étaient des “collabos” des Américains ; elles refusaient de comprendre “les importantes significations culturelles de la burqa, un exercice de modestie et de fierté, une protection contre la honte, un voile derrière lequel la puissance d’agir féminine peut opérer et opère effectivement” », V. TORANIAN, « Pour Mme de La Fayette, contre Judith Butler », Revue des Deux Mondes, 20 mars 2020.

(17) Voir S. PROKHORIS, « Du choix des symboles », Libération, 11 avril 2019. 17. Cours de Master consacré à « une étude comparée de la zootechnie canine et de la construction physique des caractéristiques féminines. Comment les sociétés patriarcales façonnent-elles physiquement, par sélection artificielle, des chiens adaptés à un usage humain précis et des femmes plus petites, très mal adaptées, en revanche, à l’usage reproductif auquel on les destine ? » (Paris 13-Villetaneuse, 2016-2017, « Créer des chiens et des femmes », p. 40 de la brochure de présentation).

*1. L’œuvre considérable de D. Sibony, P.-A. Taguieff et S. Trigano est là pour rendre compte de cette complexe convergence dans l’antisémitisme du ressentiment envers l’origine, la Loi symbolique, la Nation et ses incarnations idéologiques. Ces auteurs ont permis de cartographier et de comprendre la dynamique de l’antisémitisme, constitutive des évolutions de notre société vis-à-vis de son identité, de sa mémoire et de son rapport à l’islam. Qu’ils soient chacun remercié pour l’inspiration qu’ils apportent. On lira avec profit la description de ce champ dans les ouvrages suivants : P.-A. TAGUIEFF, La nouvelle judéophobie (Paris, Fayard, 2002) ; D. SIBONY, L’énigme antisémite (Paris, Éd. du Seuil, 2004) ; S. TRIGANO, Les Frontières d’Auschwitz (Paris, Le livre de poche, 2005)

  • Voir aussi :

[Idéologie de la domination] – La supercherie du « Patriarcat »

2 réponses sur “Jean Szlamowicz, « Polarisation, patriarcat, effet de tunnel » (in Les Moutons de la Pensée, 2022)”

  1. Bonjour,

    Avez-vous une référence pour le document cité dans la plaquette d’un master de Paris 13-Villetaneuse, 2016-2017, « Créer des chiens et des femmes » ? Il n’est plus disponible en ligne -du moins je n’ai pas su le trouver.

    En vous remerciant de votre attention,
    Maurice

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