Infertilité : « Dans deux siècles, l’espèce humaine pourrait disparaître » (Le Point)

Même si le féminisme n’est pas la cause unique de cette disparition programmée, il y aura largement contribué – n’ayant de cesse depuis des décennies de militer contre la maternité et de repousser toujours plus tard sa mise en œuvre. Les résultats sont encore plus dramatiques qu’attendu, puisqu’ils conduisent non seulement à une dénatalité tragique d’un point de vue démographique et économique, mais également au désespoir, sur le plan personnel, pour nombre de femmes qui ne deviendront jamais mères ou grand-mères – et qui, du haut de leurs vingt ans, n’avaient jamais anticipé ce que serait la seconde partie de leur vie, entre solitude et dépression. Parce que ces questions concernent donc, directement ou indirectement, la question du féminisme et de ses méfaits, je partage cette interview parue dans Le Point.

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Le Point.fr, n° 202203

Santé, mardi 22 mars 2022

Propos recueillis par Héloïse Rambert

ENTRETIEN. L’infertilité gagne du terrain sur toute la planète. Au point de menacer l’avenir de l’humanité, prévient le professeur Hamamah.

Notre survie comme espèce est en danger. Un rapport sur l’infertilité en France, remis le 21 février 2022 au ministre de la Santé, Olivier Véran, et à Adrien Taquet, secrétaire d’État chargé de la Protection de l’enfance, dresse un bilan absolument alarmant de notre santé reproductive. Comment en sommes-nous arrivés là ? Alors que le recours à l’assistance médicale à la procréation ne cesse de progresser, que sait-on aujourd’hui de l’infertilité et de ses causes ? Comment sauver notre peau ? Le professeur Samir Hamamah, chef de service de biologie de la reproduction au CHU de Montpellier et coauteur du rapport, avance quelques pistes.

Le Point : L’infertilité est-elle un problème fréquent ?

Samir Hamamah : Extrêmement fréquent. En France, 3,3 millions de personnes sont touchées. Autrement dit, 6,6 millions de personnes appartiennent à un couple confronté à ce problème. Pour rappel, on parle d’infertilité lorsqu’un couple ne parvient pas à concevoir naturellement après un an de rapports sexuels réguliers. C’est un gigantesque problème de santé publique. La France n’est évidemment pas le seul pays qui doit faire face à l’infertilité. Pour dresser notre rapport, ce qui nous a pris de longs mois, nous nous sommes intéressés à tous les pays qui disposent de données sur le sujet. Nous avons auditionné 140 experts dans le monde. Tous les continents, tous les pays sans exception, sont concernés. Il y a autant de personnes infertiles que de personnes diabétiques. Je savais déjà que notre santé reproductive était menacée, mais c’est plus que cela : l’espèce humaine tout entière est en danger de disparition.

À quelle échelle de temps ?

Les scénarios les plus pessimistes prévoient une extinction de l’espèce dans un siècle et demi. Deux siècles pour les plus optimistes.

C’est alarmant ! Quelles données nous permettent de faire ces projections ?

Au cours des trente dernières années, les hommes ont perdu plus de 50 % de leur production spermatique. Mais cette dégradation a commencé bien avant. Déjà en 1992, une étude danoise, parue dans le New England Journal of Medicine, estimait que depuis les années 1930 les hommes avaient perdu 1 million de spermatozoïdes par gramme de testicule et par an ! Au Danemark, un pays à la pointe dans le suivi de la fertilité, en 2040, tous les hommes en âge de procréer pourraient être infertiles si la baisse de qualité du sperme continue à ce rythme. En France, le nombre d’enfants par femme est descendu à 1,83. Au Portugal, en Espagne ou en Italie, il est de 1,3.

Pour faire perdurer une société, ce taux doit être de 2,6 au moins. Deux pays se préoccupent particulièrement de leur démographie. La Chine, d’abord : la natalité a chuté en 2021 à un niveau historiquement bas. À tel point qu’on prévoit que dans les 40 à 50 prochaines années, le pays pourrait perdre 50 % de sa population. La Russie est aussi en mauvaise posture. Il n’y a qu’à regarder le nombre de centres de PMA [procréation médicalement assistée, NDLR] que compte la ville de Moscou : 82, pour une population de 12 millions d’habitants. En comparaison, en France, nous avons 103 centres pour 67 millions d’habitants. Les Russes font tout pour renouveler leur population.

Comment expliquer une telle « épidémie » d’infertilité ? La baisse de la qualité du sperme est-elle le seul facteur ?

Non. Déjà, dans 10 à 15 % des cas, l’infertilité reste inexpliquée. Sinon, il y a trois grandes causes possibles, qui sont en fait étroitement intriquées. En premier lieu, ce que j’appelle les causes sociétales, qui poussent les femmes à retarder leur projet parental. Elles prennent le temps de terminer leurs études, de s’installer dans leur vie professionnelle et de trouver le « prince » ou la « princesse ». En l’espace de trente ans, l’âge moyen du premier accouchement des femmes françaises, par exemple, a reculé de cinq ans. Autrement dit, dans l’infertilité, la première cause, c’est l’âge de la femme. Aujourd’hui, une femme de 30 ans a un risque sur quatre de rencontrer des problèmes d’infertilité. À 40 ans, c’est une femme sur deux. Notre santé reproductive est aussi le miroir de notre hygiène de vie. L’excès de poids, le stress, la consommation de tabac, d’alcool ou de café en excès, ou encore le manque de sommeil : tout cela lui nuit. De véritables causes médicales, qui touchent à parts égales les hommes et les femmes, sont bien sûr possibles. Il peut s’agir de trompes bouchées, d’une insuffisance ovarienne prématurée ou d’un sperme très altéré. Et puis, il y a les causes environnementales.

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L’infertilité, un problème sociétal ou environnemental ?

Quelles sont-elles ?

Nous sommes bombardés par les perturbateurs endocriniens, des molécules chimiques qui parasitent notre système de régulation hormonale. Ils sont reprotoxiques pour les hommes comme pour les femmes. Ils sont partout dans nos cosmétiques, nos produits d’entretien ou notre nourriture. Ce sont des métaux lourds, des solvants, des pesticides… La liste est sans fin : on a recensé plus de 300 000 molécules chimiques pouvant être des perturbateurs endocriniens. Et nous sommes quotidiennement exposés à une centaine d’entre eux. C’est un scandale sanitaire qu’il faut absolument aborder avec transparence. Les écologistes nous parlent de l’effondrement des écosystèmes et de la biodiversité. Mais les êtres humains, aussi, sont gravement menacés !

Mais la PMA ne peut-elle pas être une réponse à l’infertilité ?

La PMA, c’est l’arbre qui cache la forêt. On a occupé l’espace médiatique depuis quarante ans en laissant croire, sans le vouloir et sans le savoir, que c’était une solution miracle à toutes les sortes d’infertilité. C’est faux : dans deux cas d’infertilité sur trois, elle est inefficace. Ce qu’il faut faire, c’est mettre en place une vraie politique de prévention, c’est agir bien en amont en informant de manière individuelle et collective sur la santé reproductive et sur tous les facteurs qui peuvent l’altérer.

Que recommandez-vous ?

Nous préconisons la création d’un logo qui alerte sur la reprotoxicité de tous les produits de la vie courante. Chaque jeune femme devrait avoir conscience, quand elle achète un parfum ou un fond de teint, que ce sont des produits qui peuvent avoir une influence néfaste. Dès le collège, il faudrait pouvoir donner aux jeunes des clés pour préserver leur santé reproductive. J’insiste, il ne s’agit en rien de promouvoir une politique nataliste. Simplement d’informer. À l’échelle nationale, nous demandons la création d’un institut national de la fertilité, sur le modèle de l’Institut national du cancer (Inca), pour incarner, coordonner, piloter, prioriser et promouvoir la recherche et l’innovation. Je le répète, il s’agit ni plus ni moins de préserver l’espèce humaine. Nous avons une responsabilité collective.

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