Les françaises voilées sont des militantes, pas des victimes

J’ai parcouru avec beaucoup d’intérêt les arguments pour la défense du voile tels qu’ils sont présentés par les féministes musulmanes de Lallab.

Je les ai lus avec d’autant plus d’intérêt que n’étant pas féministe – je récuse vigoureusement le paradigme féministe voulant nous faire croire que les hommes oppriment les femmes depuis toujours, partout et tout le temps (bullshit !) –, je ne suis pas assujettie à ce parti pris idéologique qui voudrait à tout prix faire des femmes voilées des soumises, des idiotes, des misérables ou des faibles.

Le féminisme de la troisième vague prétend représenter toutes les femmes et les défendre contre les hommes, y compris, en théorie, celles qui comme moi ne lui ont rien demandé – sauf que, dans les faits, son universalisme s’applique exclusivement à celles qui pensent exactement comme lui. Les femmes de droite ont donc tendance à être exclues de sa bienveillance salvatrice (on se souvient des  Femmes de droite de l’inénarrable Dworkin), de même que les anti-féministes ou les croyantes. La sororité universelle a tout de même ses limites !

J’ai donc souri et plutôt approuvé à la lecture de ceci :

« Le féminisme de la troisième vague : le choix de faire le « bon » choix. 
« Je pense que les femmes devraient avoir le droit de choisir ce qu’elles font de leur corps ! Enfin… Sauf si elles choisissent de faire de la chirurgie esthétique, de raser leurs poils pubiens, d’être mère au foyer, de ne pas allaiter, d’être travailleuse du sexe ou mannequin, de porter le voile, ou de faire toute autre chose que j’ai décrétée oppressante pour les femmes. Certaines femmes ne savent tout simplement pas ce qui est bon pour elles ! »

Ou de cela :

« Ironie du sort : des femmes qui se sont battues pour s’émanciper reproduisent cette oppression sur d’autres femmes. Ce féminisme paternaliste sous-entend que des femmes, musulmanes en l’occurrence, sont incapables de faire leurs propres choix. »

J’avoue trouver plutôt amusante l’expression « féminisme paternaliste ». L’accusation d’être traitées en gamines irresponsables et inconscientes est aussi un  grief récurrent.

Il ressort plusieurs choses des témoignages de Lallab (je compile ici la lecture de huit de leurs articles) :

  • Ils émanent de françaises libres et fortes, aucunement soumises et qui revendiquent leur totale liberté de choix, fondée (c’est ce qu’elles mettent en avant) sur un sentiment religieux. Le choix du voile y est présenté comme une manière de vivre leur foi et de se rapprocher d’Allah. De la part d’occidentales émancipées, cela semble crédible : le spirituel étant autoritairement évacué de nos sociétés, je ne suis pas si surprise de le voir revenir en force, y compris de cette manière.
  • Elles rejettent vigoureusement la lecture victimaire des féministes :

« Je n’ai rien de la musulmane décrite par les médias français, qui vit prostrée chez elle, totalement dépendante des hommes de son entourage. Comme la majorité des musulmanes françaises, je vis, dans le respect de ma religion, la vie de n’importe quelle autre femme active. »

« Mettre le voile en France en 2017 n’est facile pour aucune femme. Pas parce qu’on y est forcées, mais parce que l’on est constamment montrées du doigt. Or, cette décision est profondément personnelle et propre à chacune. »

« Cela fait des années que l’on voit des femmes musulmanes sportives, artistes, entrepreneuses, journalistes, médecins, avocates, ingénieures et j’en passe, clamer qu’elles ont décidé quoi porter. Il était de plus en plus difficile de faire croire aux esprits les plus critiques que nous sommes toutes des femmes oppressées. »

« Parce que OUI, forcément, ce voile est le symbole de la soumission que j’ai pour mon mari, qui est forcément arabe, n’est-ce pas ? Et cela supposerait aussi que mon mari est forcément autoritaire, voire violent. Impossible de croire que j’ai choisi pleinement ce voile. En tant que femme, je suis capable de penser par moi-même sans avoir à répondre aux injonctions d’un homme, quelles que soient ses origines. »

« Enfin, ces dernières années, l’image réductrice et indélébile de ces femmes musulmanes éternellement soumises et oppressées par une religion violente s’est ancrée dans l’imaginaire collectif. Représentées comme un bloc homogène, avec une histoire unique, et réduites à un silence paradoxal : on ne cesse de parler d’elles, mais sans jamais leur donner la parole. »

« Si nous étions habitués à voir des femmes voilées à la télévision, dans les bureaux, dans les enseignes que nous fréquentons, notre fausse image de “femmes soumises” serait assurément démystifiée. »

« On entend que les femmes sont totalement dépendantes des hommes, soumises. En nous privant d’accès au travail, c’est notre fonctionnement qui crée ce type de problème. Alors, qui soumet l’autre ? »

« Parfois, je lis aussi de la pitié. Rassurez-vous, oui je suis blanche et oui je suis fière de mon hijab, je l’ai choisi et le porter est une fierté. Je ne suis pas le fruit de la soumission à un homme. »

  • Les femmes qui témoignent sont des femmes éduquées, intégrées et mêmes « bourgeoises » (pour caricaturer un peu) :

« La personne qui veut interdire mon foulard pour me protéger et me libérer. Elle aime bien les histoires du genre Jamais sans ma fille et doit s’imaginer que je vis dans un HLM transformé en harem, où je fais la danse du ventre et cuisine du couscous toute la journée pour mes 20 gosses. Elle pense me faire peur en parlant de suppression des minima sociaux, alors que mes cotisations salariales paient son arrêt maladie, la retraite de son oncle et le chômage de sa voisine. »

Et en effet, l’une des plumes de Lallab, Stéphanie GT, est une kiné célibataire qui cotise à la mutuelle des cadres et a un niveau de vie – et un niveau culturel – plus élevé que la moyenne. De là, vient naturellement la critique : ces femmes sont-elles vraiment représentatives des autres musulmanes voilées ? Peut-être pas socialement, c’est possible. Il n’empêche que leur témoignage peut servir d’exemple et de phare et que de toutes façons, la très grande majorité des musulmanes voilées en France sont des filles de la classe moyenne et non des cas sociaux. Il faut donc sortir de la lecture sociale et victimaire pour mieux appréhender le phénomène du voile.

Stéphanie GT (Lallab), qui n’a rien d’une pauvrette soumise au patriarcat.
  • Car en filigrane, il est question de guerre :

La lecture de certains passages rejoint mon ressenti : le voile n’est pas seulement un acte de foi ; il est aussi un geste non seulement militant, mais guerrier. Et les porteuses de foulard sont aussi des guerrières, loin de l’image de la pauvre victime du patriarcat qui aveugle nos féministes.

« Je lis même L’art de la guerre pour me mettre en condition ! Et Comment convaincre en moins de deux minutes. On ne sait jamais ! »

« Si ce n’est pas ton frère, c’est donc toi, l’activiste de l’islam politique. » (Il s’agit ici d’une critique portée à leur encontre, mais il leur est difficile de la réfuter complètement.)

« Stéphanie, c’est une nana pas comme les autres. Elle aime bien se battre et pas uniquement contre les préjugés. Si elle te casse, son côté kiné s’occupera de te réparer. A bon entendeur, méfiez-vous! Une jeune femme peut cacher de sacrés coups ! 😉 »

« Une des femmes qui m’inspirent, c’est Rosa Parks. J’aime cette phrase d’elle, simple, puissante : ‘Les gens ont toujours cru que je n’avais pas cédé ma place parce que j’étais fatiguée. Ce n’est pas vrai. Je n’étais pas fatiguée physiquement. J’étais surtout fatiguée de devoir capituler.’ »  C’est bien le langage de la guerre qui est retenu ici.

  • On notera cependant que le côté guerrier du voile n’est pas mis en avant plus que cela. L’intention n’est pas de s’afficher ouvertement conquérante (même si c’est parfaitement présent en filigrane).

L’intention expansionniste transparaît pourtant derrière des formules telles que : « Réfléchis bien à ce que tu défends comme projet de société. » Quel projet de société ? Celui de l’Oumma ?

Ou encore à travers ce slogan de Lallab : « Diffuse la bonne parole ». N’oublions pas que Lallab est d’abord une association religieuse militante à visée prosélyte.

Quelle serait dès lors la fonction du voile au sein du féminisme musulman ?

Il est présenté prioritairement comme un choix religieux relevant de l’acte intérieur de foi : « Le cheminement spirituel qui allait m’amener à porter le voile » ; « Je ne parlerai pas ici des textes religieux qui ont bien sûr eu un poids dans ma décision », « Je suis fidèle à mes convictions et je sais que je fais cela pour moi et pour Dieu », « La raison de ce geste est inscrite au fond de mon cœur. Dieu Seul sait », « Je me sentais bien. Protégée, reconnue en tant que musulmane et reliée en permanence à mon Créateur », « Mon voile n’est pas un accessoire de mode qui est là pour me valoriser ou non. C’est un des liens que j’ai choisis pour me rapprocher de mon Créateur ».

Mais derrière ce paravent, il amène très vite un discours axé sur deux points essentiels :

  • L’identité ; l’identité musulmane et communautaire qui est l’alpha et l’oméga du choix du voile : « La personne qui se veut ouverte mais qui pense que mon identité est un fardeau dont il faut me débarrasser », « Venir en sacrifiant une partie de mon identité (le voile) n’arrange pas les choses. Je ne peux plus continuer comme ça », « Je ne me plierai jamais à ce que l’on attend de moi : l’effacement pur et simple de mon identité ».
  • L’accusation de racisme et de colonialisme : « Ce pays qui refuse d’ouvrir les yeux sur son racisme », « La France a colonisé nos ancêtres (…). Qu’elle assume, maintenant ! Nous sommes là et nous n’avons aucune intention de nous laisser domestiquer », « La personne encore un peu enfermée dans ses représentations néo-coloniales et qui voit en moi une victime de plus à sauver », « Merci-la-France-de-nous-avoir-colonisé·e·s-ghettoïsé·e·s-et-exploité·e·s-c’est-toujours-mieux-que-dans-notre-pays-amen ».

Il n’y a donc pas à chercher trop longtemps pour retrouver la déclaration de guerre à l’Occident sur fond d’accusations revanchardes et fallacieuses de néo-colonialisme et de racisme.

Une contributrice soulève aussi ce point critique : « Certes, mon voile est visible de tous, mais est-ce pour autant que j’ai envie de raconter son histoire à de parfaits inconnus qui m’abordent avec agressivité dans la rue ? ».

C’est là où elles sont en peine dichotomie : si leur voile n’était pas un instrument de propagande et une déclaration de guerre, elles ne le mettraient pas en avant dans l’espace public et se contenteraient de vivre leur foi de manière discrète et privée. Il est donc bien un étendard et un acte de militantisme politique.

En conclusion, il ressort à mes yeux que le militantisme de Lallab ne vise pas seulement à se prévaloir de la laïcité ou de la loi de 1905, comme elles le prétendent – laquelle loi encadre effectivement le respect des croyances personnelles, la liberté de culte et l’expression privée de la foi. Si la critique de Lallab envers l’attitude condescendante, méprisante et autoritaire du féminisme universaliste est recevable, tout comme l’est la liberté de chacune de croire, de se convertir à l’islam ou de réintroduire de la spiritualité dans son existence, la défense du voile dissimule mal un tout autre agenda : celui d’une déclaration de guerre revancharde à l’Occident, avec le projet d’islamiser la société et de faire plier le français soi-disant néo-colonialiste et raciste. Et là, il ne s’agit plus de foi ou de spiritualité, mais bien de politique – leur « projet de société », comme elles disent.

Les féministes se trompent en prenant ces militantes du voile pour de pauvres victimes soumises au patriarcat. Elles sont en train de leur démontrer que l’image d’Épinal de la faible femme voilée n’existe que dans leurs fantasmes. Ces voilées leur marcheront peut-être bientôt sur la tête, mais il sera trop tard.

Bien sûr, ces militantes de Lallab ne représentent pas toutes les femmes voilées de France. Il serait toutefois fort intéressant de vérifier quel pourcentage de voilées se reconnaissent dans leur propos : il est certainement bien plus important qu’on se l’imagine. Celles qui s’identifient comme victimes ou soumises ayant besoin de l’aide des féministes universalistes pour les arracher à l’oppression patriarcale y sont même probablement inexistantes.

. Sur le voile et le viol en terre d’islam :

Le viol est-il une affaire de sexe ou de pouvoir ?

2 réponses sur “Les françaises voilées sont des militantes, pas des victimes”

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