D’un désert à l’autre

Jean-Patrick Capdevielle, Dimanche Treize (album Mauvaises Fréquentations, 1984)
Wim Wenders, Paris, Texas (1984)

L’ouverture mythique de Paris, Texas (1984) m’a toujours fait penser à la chanson Quand t’es dans le désert, sortie en 1979 (« Moi je traîne dans le désert depuis plus de 28 jours… »).

Travis Henderson (Harry Dean Stanton) dans le désert de Mojave (Ouest américain).

Impossible de savoir s’il existe un lien objectif entre les deux, mais Paris, Texas étant une production franco-allemande, rien n’empêche d’imaginer que Wenders (ou un autre ayant partie prenante au film) ait entendu ou fredonné cette chanson que tout le monde connaissait –et qui a squatté les charts pendant des mois – au début des années 80.

Le film s’inspirerait vaguement des Motel Chronicles (1982) de Sam Shepard, recueil de nouvelles sur le rêve américain déchu et l’Ouest désenchanté. Sam Shepard, écrivain lié à la Beat Generation (les inspirateurs du mouvement hippie), était, tout comme Jean-Patrick,  fortement marqué par Bob Dylan  – et je sens aussi fortement planer les images des chansons de Bruce Springsteen dans ses textes.

Des Motel Chronicles à Paris, Texas

« A l’origine de Paris, Texas, dit Wim Wenders, « il y a une image qui existait dans une seule phrase des petites histoires de Motel Chronicles. L’image de quelqu’un qui quitte le freeway et se met en marche droit dans le désert. Et puis aussi, un sentiment, une image plus qu’un sentiment : regarder l’atlas, la carte routière des Etats-Unis et partir, sur le moment, vers un endroit qu’on a trouvé sur la carte. C’est une seule phrase, et c’est vraiment là que le film a commencé. Avant qu’il n’ait une biographie, avant qu’il n’ y ait le garçon, la femme, Travis était quelqu’un qui regardait la carte et qui était perdu. Et qui était un jour au Texas, et deux jours après on le retrouvait dans l’Illinois parce qu’il avait vu le nom d’une ville sur la carte et il voulait y aller. » (Postface de Bernard Eisenschitz à l’édition française des Motel Chronicles, 10/18, 1987, p. 148).

La nouvelle en question tient sur une page (p. 109 de l’édition française). Elle commence par :

« Il est debout immobile près de sa valise écrasée, scrutant ce qui reste de ses possessions. Les  savonnettes récupérées dans les douches de motel, écrabouillées. Les boîtes de haricots verts aplaties. Une carte déchirée de l’Utah. Du goudron chaud et des gravillons maculent la serviette pure et blanche qu’il avait gardée en réserve pour son premier bain du mois. »

Elle se termine ainsi : « Il jette tout sur la pile de débris. S’accroupit nu dans le sable brûlant. Fais flamber le tout. Puis se redresse. Tourne le dos à la Route US 608. S’enfonce dans la plaine ouverte. »

La nouvelle, datée du 17/2/80 et écrite à Santa Rosa, Californie, est donc postérieure d’au moins un an à Quand t’es dans le désert (on notera aussi l’ouverture parallèle avec la chanson C’est dur d’être un héros (1980) : « T’as plus qu’une chemise et t’es presque zéro / T’es perché sur ta valise, tu regardes passer les métros »).

L’errance dans le désert de l’Utah fait aussi résonner The Promised Land de Bruce Springsteen (1978) : « Sur une autoroute qui serpente dans le désert de l’Utah, j’ai ramassé mon fric et suis retourné vers la ville ». De son côté, c’est seulement en 2012 que Bob Dylan exploitera cette image, dans The Narrow Way (« La voie étroite ») : « Je marcherai dans le désert jusqu’à avoir recouvré la raison. Je ne penserai même pas à ce que j’ai laissé derrière. Il n’y a rien là-bas qui était vraiment à moi de toutes façons ».

La source d’inspiration des Motel Chronicles pour Paris, Texas reste finalement très ténue, presque tirée par les cheveux. À tel point que je me demande toujours si l’énorme succès de la chanson de Jean-Patrick n’a pas joué son rôle pour imprimer une image puissante et évocatrice dans l’esprit des uns ou des autres. 😉

Quoi qu’il en soit des influences réelles, on pourra tout au moins retenir une communauté d’inspiration, en ce début des années 80, entre les univers de JPC, de Sam Shepard et qui sait, de Paris, Texas… 

De Los Angeles à Ibiza

Quelque chose d’Ibiza, haut lieu de la communauté hippie internationale (où JP a élu domicile en 1970) flotte sur les collines de Los Angeles telles que Wim Wenders les a filmées. Le vent chaud, la végétation, les rues qui montent, les villas perchées…

Travis Henderson dans le jardin de son frère, dans la banlieue de Los Angeles.

Los Angeles, Ibiza… Jean-Patrick me dit en plus que l’acteur principal du film, Harry Dean Stanton, était par la suite devenu un ami de son fils Cyril, qui a vécu (et souffert) à Los Angeles. Ci-dessous une photo de Cyril face à JP et un autre ami (dont le nom va me revenir) sous une tonnelle d’Ibiza en 1981 (j’en profite pour envoyer des pensées affectueuses à Cyril, à qui j’ai souvent pensé).

Jean-Patrick, Cyril et un ami (Ibiza, 1981)

Parmi les sources d’inspiration de Wim Wenders pour ce film d’une beauté étourdissante, on reconnaît les toiles d’Edward Hopper. La scène où Travis revoit pour la première fois Jane (de dos) me fait penser à Nighthaws (Oiseaux de nuit), entre autres  :

Edward Hopper, Nighthawks, 1942 (Chicago Art Institute)

Par ailleurs, la tenue inoubliable de Jane (Nastassja Kinski), ce long pull-over rouge sur des collants, m’a rappelé celle de la danseuse du clip de Nancy Sinatra, These boots are made for walking (1966), ici aussi une délicieuse blonde péroxydée. On dirait que Jane a simplement enfilé le fameux pull rouge devant-derrière 🙂 . Je les ai donc réunies dans ma vidéo.

[… à suivre…]

Et si vous n’avez pas encore cliqué sur Dimanche Treize ==>

. Paris, Texas et Pleure pas, Marie

Paris,Texas m’avait déjà inspiré l’illustration de cette version oubliée (mais magnifique, avec un refrain inédit) de Gâche pas ta nuit (1980), sous la forme d’un roman-photo :

. Et pour découvrir les toiles de JP :

[Peinture] – Jean-Patrick Capdevielle. L’œuvre peint

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *