« L’Écart d’empathie » dans la high tech : entretien avec un ingénieur informatique

[Mots clé : Syndrome d’Asperger – Autisme de haut niveau – Silicon Valley – Simon Baron-Cohen  – Systématisation versus empathie – Sexisme]

Traduction de l’article « The Empathy Gap in Tech: Interview with a Software Engineer » publié par Claire Lehmann le 5 janvier 2018 sur le site américain Quillette.

L’année dernière, je travaillais à un article sur l’industrie high tech lorsque j’ai décidé d’interviewer un ingénieur informatique qui écrit pour Quillette sous le pseudonyme « Gideon Scopes ». Gideon m’avait dit en passant qu’il avait le syndrome d’Asperger (une variante bénigne du trouble du spectre autistique) et je voulais en savoir plus sur l’industrie high tech du point de vue de quelqu’un qui n’était pas neurotypique.

Je lui ai d’abord demandé depuis quand il savait qu’il voulait travailler dans la high tech. Il m’a dit qu’il l’avait su dès l’âge de cinq ans. Sa famille avait eu son premier ordinateur à la maison et il avait été subjugué. Un peu plus tard, il était tombé dans un livre sur une brève introduction au langage de programmation BASIC et avait appris par lui-même son premier langage de programmation. Il n’avait alors que sept ans.

Enfant, il a appris par lui-même la programmation à partir de livres, étant la plupart du temps seul à la maison. Il m’a dit que sa famille n’était pas particulièrement favorable à son passe-temps. Sa mère n’était pas contente de le voir se concentrer si intensément sur un seul intérêt et considérait son étude de la programmation comme « l’équivalent d’un enfant qui passe trop de temps à regarder la télévision ».

En dépit de ses capacités cognitives, Gideon a toutefois été en difficulté au début de sa scolarité. Il pense que cela a pu être dû à un environnement scolaire trop rigide et inflexible et que le travail n’était tout simplement pas suffisamment stimulant pour l’intéresser. Ce n’est que lorsqu’il a pu suivre des cours accélérés de mathématiques et de sciences que ses notes ont reflété ses capacités.

Des années plus tard, Gideon est aujourd’hui un ingénieur software expérimenté dans une prestigieuse société high tech de New York. Il aime son travail et apprécie l’endroit où il travaille. Il est reconnaissant envers son entreprise de juger son travail et non la manière dont il se présente ou comment il s’habille. Il estime que l’industrie high tech récompense le talent et le travail acharné et qu’elle est l’un des meilleurs endroits pour les « Aspies ». Il me dit que le seul inconvénient est le bar événementiel (où il n’aime pas le bruit) et une culture politique étrange et quelque peu rigide.

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Un article rédigé par Simon Baron-Cohen et d’autres en 2001 décrit un outil de mesure rapide pour aider au dépistage de l’autisme chez les adultes qui ont une intelligence normale ou supérieure à la moyenne. L’outil, appelé Quotient du Spectre Autistique (ASQ), peut être auto-administré et n’exige qu’un crayon et du papier. Les individus reçoivent un score de 1 à 50 – les scores se situant plus près de 50 marquant une probabilité plus élevée d’avoir Asperger ou un Autisme de Haut Niveau (AHA).

Afin de valider le test, Baron-Cohen a évalué une cohorte d’adultes, dont certains avec Asperger ou AHA, des témoins contrôles choisis au hasard, des étudiants de l’Université de Cambridge et des gagnants de l’Olympiade Britannique de Mathématiques.

Les résultats ont été édifiants. Les adultes avec Asperger ou AHA avaient un score moyen de 35,8, beaucoup plus élevé que les témoins qui avaient un score moyen de 16,4 (les hommes obtenant en moyenne un score légèrement supérieur à celui des femmes). Parmi les étudiants de l’Université de Cambridge, le score moyen était le même que celui du groupe témoin, sauf les mathématiciens et les scientifiques qui obtenaient des résultats nettement supérieurs aux étudiants en sciences humaines et sociales, ce qui, affirment les chercheurs, « confirme une étude antérieure comme quoi les traits autistiques sont associés aux compétences scientifiques ». Dans le domaine des sciences, les étudiants en mathématiques ont obtenu les meilleurs résultats. Cela s’est à nouveau reflété dans les résultats obtenus chez les gagnants des Olympiades de Mathématiques, qui ont obtenu des résultats significativement supérieurs à ceux des étudiants masculins en sciences humaines de Cambridge.

Plus récemment, en 2015, une équipe de chercheurs dirigée par Baron-Cohen a recueilli les résultats du quotient autistique d’un demi-million de personnes sur le site Web britannique de Channel 4, après la diffusion d’un programme d’éducation médicale. Ils ont constaté que le score moyen de quotient autistique (QA) était de 19,83, les hommes obtenant 21,55 et les femmes 18,95. Ils ont également constaté que les personnes travaillant dans les carrières STIM (Sciences, Technologie, Ingénierie, Mathématiques) avaient un score moyen plus élevé (21,92) que celles qui ne travaillaient pas dans les STIM (18,92).

La théorie qui sous-tend les travaux de Baron-Cohen est la théorie des stéroïdes sexuels prénataux. Cette théorie postule que lorsque le cerveau du bébé se développe in utero, les quantités d’hormones produites par ses ovaires ou ses testicules, auxquelles son cerveau est exposé, affectent le développement de celui-ci. La théorie de Baron-Cohen prédit que l’exposition à des taux plus élevés de testostérone pendant la période prénatale conduit à une « masculinisation » du cerveau, ce qui peut entraîner des symptômes associés à l’autisme. Ces symptômes comprennent des taux plus élevés de retard de langage, un contact visuel réduit, une plus grande attention aux détails et un intérêt davantage marqué pour les systèmes que pour les personnes.

Les critiques portant sur le travail de Baron-Cohen ont longtemps dit que, bien que ses hypothèses soient intéressantes, les preuves étaient à ce jour insuffisantes. Les principales critiques portaient sur le recours à des mesures indirectes de la testostérone prénatale (en examinant le ratio digital plutôt que des échantillonnages directs de liquide amniotique) et sur des mesures auto-déclarées de comportement telles que le crayon et le papier ou les sondages en ligne. Ces méthodes n’étaient pas adéquates, ont dit les critiques.

De telles critiques doivent cependant répondre à de nouvelles recherches. En 2015, Baron-Cohen a publié les résultats de la première étude directe des taux hormonaux de liquide amniotique et de leur relation avec le développement de l’autisme plus tard dans la vie. Il a été trouvé une relation claire : les garçons autistes avaient été exposés à des niveaux élevés de testostérone, de cortisol et d’autres hormones stéroïdes sexuelles in utero. Lors de la publication de l’étude, The Guardian a cité Baron-Cohen, qui a expliqué : « Dans l’utérus, les garçons produisent environ deux fois plus de testostérone que les filles, mais comparé aux garçons neurotypiques, le groupe d’autistes a des niveaux encore plus élevés. C’est une différence significative qui peut avoir un effet important sur le développement du cerveau ».

Lors de mon entrevue avec Gideon, il m’a parlé des travaux de Baron-Cohen. Il m’a dit que cela résonnait avec sa propre expérience et le fait d’avoir choisi les cours de science informatique à l’université. Pour ce qui est du secteur de la high tech, il m’a dit : « J’ai choisi de rester dans le placard au travail pour éviter le risque d’être discriminé en raison du label Asperger, de faire subir à d’autres personnes des discriminations injustifiées au nom de mon aide (action positive), ou que l’on considère, à tort ou à raison, que j’ai obtenu  d’être là où je suis à cause de mon diagnostic plutôt que de mes mérites. Il y a un certain nombre de personnes que j’ai rencontrées au fil des années que je soupçonne de faire partie du spectre, mais je ne peux pas vraiment en parler dans le milieu du travail. Je trouve définitivement que les ingénieurs software ont tendance à avoir des niveaux plus élevés de traits autistiques que la personne moyenne de la rue, même si la grande majorité d’entre eux n’aurait pas de quoi être qualifié pour un diagnostic. »

Les personnes atteintes d’un syndrome d’Asperger ou d’un autisme de haut niveau éprouvent souvent des difficultés sociales, et les personnes atteintes d’une version plus grave du syndrome sont souvent handicapées dans le domaine social. J’ai donc demandé à Gideon quelle avait été sa vie sociale en grandissant. C’est là que l’histoire est devenue lourde. Gideon m’a dit qu’il était généralement solitaire à l’école, mais qu’il a eu un ami en deuxième année et un autre en quatrième année dont il se sentait très proche. Mais les choses ont finalement changé. Il m’a écrit dans un mail : « En sixième année, mes deux amis de l’école primaire m’ont tous les deux tourné le dos. David l’a fait en me disant : « Je n’ai jamais été ton ami. Je t’ai juste pris en pitié. » À l’époque, le commentaire m’avait laissé perplexe et je ne comprenais pas en quoi j’étais quelqu’un à plaindre. En y repensant maintenant, je me demande s’il n’était pas au courant de mon syndrome d’Asperger des années avant moi. En septième année, je me suis fait de nouveaux amis, mais cela n’a duré que quelques mois avant que chacun décide que je n’étais pas assez cool pour eux.

Gideon a également été victime de harcèlement grave à l’école primaire et au collège. Il a été harcelé à la fois par les filles et les garçons ; et cela a parfois dégénéré en violence. Un garçon a été suspendu de l’école après l’avoir piégé à plusieurs reprises et étranglé violemment dans un couloir près du gymnase pendant la pause.

Malgré ces difficultés sociales et d’autres symptômes tels que l’hypersensibilité au toucher et la prosopagnosie (difficulté à reconnaître les visages), ce n’est qu’au moment de son entrée à l’université qu’il a reçu un diagnostic de syndrome d’Asperger. Il m’a dit que : « La révélation a eu lieu lors d’un service de Yom Kippour au cours de ma première année.  J’étais debout dans le sanctuaire et la détresse causée par la chemise que je portais était telle que je ne pouvais pas me concentrer sur le service. C’était horrible. J’étais au service le jour le plus saint de l’année pour expier mes péchés contre Dieu et les autres, et tout ce à quoi je pouvais penser était ma propre souffrance ! Ensuite, cette théorie folle m’est venue. J’avais lu quelque chose quelques mois plus tôt au sujet de la similarité entre le syndrome d’Asperger et les traits caractéristiques d’un « nerd » ou d’un « geek » dans la culture populaire. Il y a quelques années, j’avais entendu parler de personnes autistes ayant des problèmes avec certains types de vêtements similaires aux miens. J’ai mis les deux ensemble et me suis demandé si je pouvais avoir un niveau d’autisme très léger. Une fois les vacances terminées, je suis allé sur Google et j’ai tapé « Syndrome d’Asperger ». J’ai appuyé sur Entrée et ma vie a changé pour toujours. »

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Quand on parle de l’industrie high tech dans les médias, elle est souvent décrite en termes de qualités masculines et parfois « machistes », comme en témoigne l’utilisation répandue des épithètes « techbros » et « brogrammers ». A titre d’exemple, un livre sur la Silicon Valley vient d’être publié avec le mot-valise Brotopia comme titre. C’est un phénomène en expansion.

Pourtant, le secteur de la technologie au sens large est rarement évoqué en termes de convivialité envers les autistes de haut niveau comme Gideon. A propos de l’entretien d’embauche, Gideon dit : « Lorsque vous venez pour un entretien pour du codage, il s’agit d’un examen oral d’une durée de trois à cinq heures. Montrez-nous ce que vous savez faire. C’est ce dont nous nous soucions, en fin de compte, et non si vous êtes bons pour vous parler à vous-même ou ce à quoi vous ressemblez.

« En parlant de ce à quoi on ressemble, le fait que les ingénieurs software aient la liberté de s’habiller comme ils veulent est énorme pour ceux d’entre nous qui ont des différences sensorielles qui affectent les vêtements. Avant de réaliser que ce problème n’était pas si grave dans mon domaine, je craignais d’avoir du mal à trouver du travail si je tenais à travailler et à avoir des entretiens dans des conditions humaines. Je soupçonne que des personnes ayant des problèmes sensoriels similaires, dont les intérêts et les aptitudes se situent ailleurs, peuvent être confrontées à une situation très difficile que j’ai eu la chance de ne pas avoir à vivre. »

Sur l’expérience de travail au quotidien, il dit : « L’industrie high tech est l’un des endroits les plus Aspie-friendly. Les exigences sociales imposées aux ingénieurs software consistent principalement à collaborer avec des collègues pour créer un produit. Par conséquent, si vos compétences sociales sont suffisantes pour gérer cela et que vous possédez de bonnes compétences techniques, vous pouvez réussir. »

Gideon me dit que dans son expérience, il existe de nombreux traits autistiques qui ne correspondent pas du tout à notre conception culturelle de la masculinité. L’hypersensibilité à la stimulation sensorielle en est une, tout comme la tendance chez les autistes à développer des états d’anxiété et de dépression qui, dans la population générale, sont plus élevés chez les femmes que chez les hommes. La prédilection des personnes autistes à préférer la cohérence et la prédictibilité contraste également avec le caractère masculin de la prise de risque.

Néanmoins, les personnes qui sont capables de systématiser tendent à être performantes dans les tâches rentables pour l’économie de l’information d’aujourd’hui. Les travaux de Baron-Cohen montrent que les systématiseurs ont tendance à s’intéresser aux patterns (structures) et peuvent rapidement les repérer dans des environnements naturels, mathématiques ou mécaniques. Un bon empathe, en revanche, peut rapidement détecter les états émotionnels chez les autres. Bien que ces deux compétences soient vitales et essentielles à notre évolution en tant qu’espèce, notre économie moderne récompense de plus en plus ceux qui peuvent construire des systèmes évolutifs qui accroissent la productivité et l’efficacité. Souvent, mais pas toujours, ce sont les systématiseurs qui le font (il faut aussi se rappeler que cela ne durera pas éternellement avec le développement de l’automatisation et de l’intelligence artificielle).

Cependant, le fait que les systématiseurs soient souvent bien rémunérés dans l’économie d’aujourd’hui ne signifie pas que ces personnes aient une vie nécessairement plus facile ou même plus heureuse que la personne moyenne. Une personne qui se situe dans le spectre de la systématisation peut avoir du mal à se faire des amis, à trouver une petite amie ou un petit ami et à participer aux activités sociales quotidiennes qui constituent une grande partie de notre vie.

L’année dernière, Thomas Clements, auteur autiste, écrivait pour Quillette : « Chaque matin, à mon réveil, je ressens une vive appréhension quand j’envisage la série complexe d’interactions sociales que je vais devoir traverser pour passer ma journée de travail. Être dans le spectre de l’autisme me rend instinctivement opposé au small talk (bavardage superficiel) auquel je suis censé participer dans mon travail de caissier dans la grande distribution. À mon avis, le small talk ne sert à rien. Il me fait juste me sentir à part et augmente mon niveau de stress général en dépensant énormément d’énergie cognitive à décoder des idiomes et de la communication non verbale… Cela me pousse à être brusque, parfois au point de devenir grossier, ce qui est un trait de personnalité qui ne colle pas vraiment avec la plupart de ceux qui appartiennent au monde dit « neuro-typique » ou non autiste.

Comme les récits tels que celui de Thomas le décrivent, l’autisme peut être extrêmement invalidant, surtout si l’on se situe plus loin dans le spectre. Mais même ceux qui sont « très fonctionnels » décrivent souvent les angoisses sociales, le chômage et les préjugés. Le fait que l’industrie high tech soit perçue par certains comme « friendly » envers ceux qui ont des traits autistiques pourrait être considéré comme un caractère positif digne d’être reconnu.

Mais l’industrie n’est pas reconnue pour son amabilité. La plus grande partie de l’attention des médias que l’industrie attire se concentre sur le sexisme. Par exemple, The New Yorker a récemment publié : « Le problème de discrimination sexuelle de la Tech Industry », selon lequel le manque de femmes dans des entreprises comme Tesla était dû à une culture de la misogynie comparable à celle de Harvey Weinstein. En avril 2017, le prestigieux The Atlantic a publié une couverture intitulée : « Pourquoi la Silicon Valley est-elle si terrible pour les femmes ? »

Les articles dans The Atlantic et New Yorker contenaient le même raisonnement, qui peut être réduit au syllogisme suivant :

  • 1. La proportion d’hommes et de femmes dans l’industrie high tech est inégale,
  • 2. Il existe des cas de sexisme et de harcèlement sexuel dans le secteur de la high tech,
  • 3. Le sexisme et le harcèlement sexuel ont provoqué le déséquilibre entre les sexes.

Bien sûr, les femmes sont sexuellement harcelées dans le secteur de la high tech tout comme elles sont harcelées dans tous les autres secteurs dans lesquels elles travaillent. Les deux premières composantes du raisonnement ci-dessus sont donc correctes. Mais la troisième n’est tout simplement pas fondée. Il existe peu de preuves montrant que le harcèlement dans le domaine de la high tech est plus élevé que dans d’autres secteurs tels que l’administration publique, le gouvernement, le monde universitaire ou les médias (en fait, la prévalence est même inférieure). Les statistiques recueillies sur le harcèlement sexuel montrent, dans leur très grande majorité, que le plus grand nombre de cas signalés surviennent dans des emplois à bas salaire et dans le secteur des services. La preuve causale montrant que le sexisme provoque le déséquilibre entre les sexes n’existe tout simplement pas.

Ce que nous savons, cependant, c’est que même si les filles et les femmes sont parfois diagnostiquées avec le trouble du spectre autistique, le ratio hommes/femmes se situe entre 5:1 et 3:1. Nous savons également que les intérêts des hommes et des femmes divergent d’une manière qui correspond au spectre de systématisation et d’empathie de Baron-Cohen. Les femmes préfèrent de loin travailler avec les gens et ont des intérêts professionnels « artistiques » et « sociaux », et les hommes préfèrent de loin travailler avec des objets et ont des intérêts « d’investigation », « entreprenants », « réalistes » et « conventionnels ».

En effet, les universitaires de l’Heterodox Academy ont reconnu que la différence sexuelle la plus importante pour ce qui est de l’égalité des sexes dans certains secteurs est celle de la satisfaction et de l’intérêt. Mon sujet d’interview, Gideon, n’a pas eu besoin de directives de la part d’un enseignant pour apprendre le codage. Il l’a appris parce qu’il était subjugué par les ordinateurs et qu’apprendre par lui-même à coder était une activité agréable pour lui. Quand je lui demande s’il y a des avantages à avoir le syndrome d’Asperger, il répond :

« Pour moi, la capacité des autistes à se concentrer intensément sur un sujet est l’une des plus grandes joies au monde et une des raisons pour lesquelles j’ai pu réussir dans ce que je fais. Je ne l’échangerais pour rien au monde. Les compétences de mémoire et d’exploration extrêmement fortes sont également très précieuses. Certes, il y a eu beaucoup de difficultés quant à la façon dont les autres, en particulier les enfants, m’ont perçu, et à naviguer dans un monde conçu pour des personnes dont les perceptions sensorielles fonctionnent différemment des miennes. Je crois que la plupart de ces problèmes peuvent être résolus au final grâce à la sensibilisation et à la compréhension. »

Ma discussion avec Gideon m’a fait réfléchir. Si l’industrie high tech est en effet un lieu convivial pour les Aspies et ceux qui ont des niveaux autistiques non diagnostiqués, alors, intuitivement, elle attirera et retiendra plus d’hommes que de femmes (du moins dans les filières d’ingénierie), en raison de l’intérêt manifesté par les hommes pour travailler avec des « objets » plutôt que des personnes. Déclarer que ce n’est pas du sexisme, c’est simplement raisonner en termes de probabilités.

Bien entendu, rien de tout cela n’exclut le sexisme et le harcèlement sexuel, car ceux-ci jouent un rôle dans la dissuasion des femmes ou incitent les femmes à quitter l’industrie une fois sur place. Mais toute discussion sur les femmes dans la technologie devrait au moins mentionner les différences entre les sexes dans la systématisation et les traits autistiques, et les différences entre les sexes dans les intérêts professionnels en tant que facteur pertinent, même si c’est pour exclure ces facteurs. Bien entendu, les récents articles parus dans The Atlantic et New Yorker ne font rien de tel.

James Damore, qui a écrit le tristement célèbre « Google Memo », a récemment déclaré qu’il pouvait être lui-même autiste de haut niveau.

Dans The Guardian, il a déclaré : « Ma plus grande faiblesse et ma plus grande force sont peut-être que je vois les choses très différemment de la normale… Je ne suis pas nécessairement le meilleur pour prévoir ce qui pourrait être controversé. »

En considérant l’expérience de Damore, il est important de se rappeler les mises en garde que Damore a incluses dans sa note. Il a écrit : « Notez bien que je ne dis pas que tous les hommes diffèrent de toutes les femmes des manières suivantes ou que ces différences sont « justes ». Je dis simplement que la distribution des préférences et des capacités des hommes et des femmes diffère en partie en raison de causes biologiques et que ces différences peuvent expliquer pourquoi nous ne voyons pas une représentation égale des femmes dans les technologies et le leadership. Bon nombre de ces différences sont faibles et il existe un chevauchement important entre les hommes et les femmes. Vous ne pouvez donc rien dire sur une personne compte-tenu de ces répartitions au niveau de la population. »

Malgré cela, il a été licencié pour « avoir perpétué les stéréotypes de genre ».

Dans un courrier électronique, Gideon m’a dit que lorsque les informations concernant Damore et le « Google Memo » ont été publiées pour la première fois, il a immédiatement soupçonné que Damore « était dans le spectre » et peut-être même plus loin que lui. Quand je lui ai demandé d’expliquer pourquoi, il a répondu : « S’il n’a pas compris que le mouvement des femmes en sciences n’était pas ouvert au dialogue mais heureux de détruire quiconque le questionnait, il devait être [sur le spectre]. La seule raison pour laquelle c’était lui plutôt que moi qui se retrouvait dans cette situation, c’est que je me suis suffisamment rendu compte de ce qui se passait pour me taire au travail et refuser une offre de Google, car je savais qu’ils [étaient] parmi les pires délinquants, sinon le pire. »

J’ai demandé à Gideon s’il pensait que les médias américains avaient brossé un tableau déformé de l’écart entre les sexes dans la high tech. Il m’a dit que oui. Il a tenu compte de trois facteurs : la tendance croissante au collectivisme dans la culture américaine, combinée à une vision de la nature humaine comme une page blanche et à un manque d’empathie envers les hommes.

Il dit que la société envisage de plus en plus les groupes plutôt que les individus, dans la mesure où les droits des groupes peuvent supplanter les droits individuels dans toutes sortes de contextes, y compris les environnements de travail politisés. Étant donné que les codes moraux contemporains définissent les femmes comme vulnérables ou marginalisées, nous ne les voyons plus comme des individus aux talents et aux particularités uniques, mais comme des représentantes d’une classe de victimes. L’inverse est vrai pour les hommes. Les femmes étant désormais une classe de victimes, les hommes sont de plus en plus perçus comme des agresseurs, indépendamment de leurs attributs ou actions individuelles.

Le second facteur, pense-t-il, est l’attachement à une vision dépassée de la nature humaine comme étant une page blanche. Il dit que beaucoup de gens insistent toujours pour voir le cerveau humain comme étant principalement façonné par la culture, malgré les preuves scientifiques du contraire. On hésite à attribuer les différences entre les personnes à une cause d’origine biologique. Cette hésitation existe depuis des décennies et semble ne pas devoir être dépassée de sitôt.

Et le troisième facteur, dit Gideon, est l’écart d’empathie, quand nous avons tendance à être plus réceptifs à la douleur des femmes qu’à celle des hommes. Lorsque les femmes disent se sentir mal à l’aise au travail ou être victimes de harcèlement sexuel, nous ressentons de l’empathie et voulons punir les coupables. Mais nous n’avons pas la même réaction envers les « geeks » ou « techbros ». Parce que la compréhension de la neurodiversité nous fait cruellement défaut, notre culture a tendance à considérer les hommes comme une catégorie homogène, considérant tous les hommes comme des héritiers des privilèges et tous les hommes comme possédant les traits masculins qui favorisent la dureté et la résilience. Nous avons l’habitude d’ignorer ceux dont ce n’est pas le cas et lorsqu’ils parlent de leur vulnérabilité, nous sommes enclins à les ignorer ou à les ridiculiser.

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. Pour retrouver Gideon Scopes sur la violence masculine :

[Violence masculine ] – Repenser le genre, la sexualité et la violence

 

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