Hylas et les nymphes ou le féminisme à contresens

Le monde vu par les féministes est si simple… Les femmes sont victimes des hommes, partout, tout le temps. Les hommes harcèlent les femmes, partout, tout le temps – même quand ce sont les femmes qui harcèlent les hommes. Démonstration.

 

Enlèvement d’Hylas par les nymphes (détail du tableau de J. W. Waterhouse, Hylas and the Nymphs, 1896, Manchester Art Gallery).

Le tableau Hylas et les nymphes a été décroché le 26 janvier 2018 de la Manchester Art Gallery parce que deux féministes militantes, la conservatrice d’art contemporain Clare Gannaway et l’artiste Sonia Boyce, inspirées par les campagnes de délation #MeToo et #TimesUp, ont estimé qu’il objectivait les femmes. Parce que les nymphes sont des jeunes femmes nues, elles illustreraient l’exploitation effroyable des femmes par les hommes à l’époque victorienne – à l’image, par exemple, de ces hôtesses ayant subi des attouchements lors du récent gala de charité du President’s Club à Londres le 18 janvier 2018.

Sur le blog de la Manchester Art Gallery, Clare Gannaway justifie ainsi son action : « Nous aimerions que cette galerie raconte une histoire différente en 2018, plutôt que de parler de la « poursuite de la beauté » avec un discours binaire sur la façon dont les femmes sont des femmes fatales ou des corps passifs pour la consommation masculine » ; commettant dès lors un double contresens quant au tableau soustrait à la vue des visiteurs (voir plus bas).

Dans un message précédent, les deux féministes avaient invité le public à « remettre en cause ce fantasme victorien » et à discuter « des questions de genre, race, sexualité et classe », suivant le jargon du marxisme culturel ou du féminisme intersectionnel :

« Cette galerie présente le corps des femmes soit en tant que forme passive décorative, soit en tant que femme fatale. Remettons en cause ce fantasme victorien !
Cette galerie existe dans un monde traversé par des questions de genre, de race, de sexualité et de classe qui nous affectent tous. Comment les œuvres d’art peuvent-elles nous parler d’une façon plus contemporaine et pertinente ? »

Las, le peuple leur a sèchement opposé une fin de non-recevoir. Sur le blog du musée, il a rejeté en bloc les termes de ce pseudo-débat et a donné aux deux idéologues une bonne leçon d’histoire de l’art et de respect d’une culture qu’elles gagneraient  à étudier d’un peu plus près. Celles-ci n’ont d’ailleurs toujours pas daigné répondre aux 919 commentaires argumentés qu’elles avaient pourtant sollicités.

Sur près de 1000 réactions en effet, seules moins de 5 vont dans leur sens. La quasi totalité des commentaires, provenant d’amateurs d’art éclairés, défendent vigoureusement le tableau et se disent ulcérés par l’attitude puritaine et autocrate de la conservatrice. Seule une poignée de féministes endoctrinées, faisant passer leurs marottes idéologiques avant les œuvres d’art, ou bien que l’art n’intéresse pas, les défendent. Mais voyons de plus près ce que représente ce tableau.

L’Enlèvement d’Hylas par les nymphes – ou quand les femmes harcèlent les hommes.

John William Waterhouse, Hylas et les nymphes, 1896 (Manchester Art Gallery)

Bien sûr, ici, ce ne sont pas vraiment des femmes ; ce sont des nymphes aquatiques (donc des créatures surnaturelles ou des allégories). Et Hylas, l’homme « harcelé » par ces créatures, est un héros mythologique grec, le jeune et bel amant du dieu Hercule. Hylas, fils d’un roi et d’une nymphe, n’est donc pas Harvey Weinstein, loin s’en faut – et la conservatrice de Manchester gagnerait également à revoir un peu ses classiques.

Dans la mythologie grecque et romaine, les nymphes sont de jeunes et jolies divinités de la nature, qu’elles fertilisent – le gazon pousse sous leurs pieds lorsqu’elles s’égaient autour des fontaines. Ici, ce sont des « hydriades », ou nymphes aquatiques ; plus précisément des Pégées (du latin Pegaeae, nymphes des sources). Il semblerait d’ailleurs que Waterhouse ait peint sept fois la même nymphe, car toutes ont le même visage à la peau diaphane et des cheveux bruns aux reflets auburn. Sept nymphes, une par jour de retrait du tableau, donc… même si c’est probablement un hasard, le tableau n’étant revenu en place qu’en raison de la bronca internationale.

L’aventure d’Hylas nous est contée, avec des variantes, par nombre de poètes grecs et romains, à tel point que Virgile demandait : « Qui n’a pas chanté le jeune Hylas ? (« Cui non dictus Hylas puer ? », Les Géorgiques, III, 6). On a enfin la réponse : c’est la Manchester Art Gallery !

Dans la quête de la Toison d’Or, alors que l’équipe des Argonautes faisait escale sur une île grecque, Hylas s’était éloigné du groupe pour aller chercher de l’eau à la source. Des nymphes, qui dansaient et chantaient en l’honneur de Diane à la tombée du jour, l’aperçurent : « Elles cessent leurs danses habituelles et s’émerveillent devant lui » (Théocrite, Idylle). Tout s’enchaîne alors très vite :

« Éphydatie, levant la tête au-dessus de son onde limpide, aperçut le jeune Hylas et découvrit, à la faveur de la lune qui laissait tomber sur lui ses rayons, l’éclat de sa beauté et les grâces de son visage. Aussitôt, l’amour s’empare de ses sens, elle est toute hors d’elle-même et demeure interdite. Hylas, penché sur le bord, plongeait son urne au milieu des ondes qui se précipitaient avec bruit dans l’airain résonnant. La nymphe, brûlant d’appliquer un baiser sur sa bouche délicate, lui passe une main autour du cou et le tire de l’autre par le bras. L’infortuné est entraîné au fond des ondes et jette en tombant des cris perçants ». Plus tard, une divinité marine viendra expliquer aux Argonautes que « (…) Pour Hylas, une nymphe amoureuse de sa beauté l’a fait son époux » (Apollonius de Rhodes, Argonautiques, Chant I).

Pour Valérius Flaccus dans le Livre III des Argonautiques (ou La Conquête de la Toison d’or), la nymphe s’appelle Dryopé et elle accomplit en réalité le plan de la déesse Junon qui voulait nuire à Hercule : « Junon, descendue de l’Olympe et appuyée contre un pin, l’appelle et, lui prenant la main, lui dit avec bonté : « L’époux que j’ai choisi pour toi, jeune nymphe qui en as dédaigné tant d’autres, vient d’arriver ici sur un navire thessalien. C’est le bel Hylas, qui vagabonde maintenant dans ces bois, le long de ces fontaines ». (…) Hylas (…) se penche sur ces eaux, avide d’en aspirer la fraîcheur. Comme un lac, l’onde reflète le visage d’Hylas, sans que l’ombre, la chevelure ou le frémissement de la naïade, qui remonte altérée de baisers, n’en troublent la limpidité. Soudain, elle enlace le jeune homme de ses bras et l’entraîne. Il crie au secours, il appelle, mais trop tard, le poids de son corps a accéléré sa chute. »

La légende rapporte aussi que les nymphes, craignant la colère d’Hercule, ont métamorphosé Hylas en écho. Ainsi quand on criait son nom, seul l’écho répondait.

L’âge des nymphes et la paranoïa pédophile

Les  militantes à l’origine du retrait du tableau semblent faire une fixation sur l’apparence juvénile des nymphes. L’accusation de pédophilie, utilisée récemment à propos de Thérèse rêvant, le tableau de Balthus exposé au Met, a probablement inspiré Gannaway pour lancer son offensive à Manchester.

Il se trouve que Waterhouse a aussi été accusé arbitrairement de glorifier la pédophilie, voire d’être un pornographe. Le critique d’art Waldemar Januszczak s’était enflammé à la vue de son tableau la Mort de sainte Eulalie (1895), inspiré du martyre de cette adolescente espagnole.  Januszczak ne supportait pas la manière dont le peintre avait figuré les seins naissants de la jeune fille : « Je ne savais pas s’il fallait rire, pleurer ou appeler la police », écrit-il après avoir vu l’oeuvre dans une exposition en 2009. Il ignore, ou feint d’ignorer, que le motif des seins est central dans la symbolique du martyre de l’adolescente. Il accuse ensuite Waterhouse, sans fondement, d’avoir infligé une séance de pose érotique à une jeune fille de 12 ans et de déguiser la passion religieuse en désir sexuel (voir les détails de l’affaire sur La Bauge Littéraire). Ce climat d’hystérie autour de Waterhouse a sans doute aussi influencé négativement C. Gananway et S. Boyce.

John William Waterhouse, Le Martyre de sainte Eulalie (détail), 1885, Londres, Tate Britain

Sonia Boyce a justement fait un parallèle forcé entre les nymphes « légèrement érotiques » de Waterhouse et la fameuse photo de Brooke Shields où l’on voit celle-ci, âgée de 10 ans, le corps nu et huilé, debout dans une baignoire. Boyce ne voit pas pourquoi cette photo serait jugé illégale, et pas les nymphes de Waterhouse. Elle ne fait donc pas la différence entre une enfant de 10 ans et une jeune femme pubère avec des seins… De plus, la photo de Playboy n’a pas été jugée illégale (même si elle est extrêmement dérangeante, je le reconnais).

The Woman in the Child. Brooke Shields à 10 ans dans Playboy (Photo Gary Cross, 1978)

Rappelons qu’étymologiquement, nymphe (νύμφη / númphê en grec) veut dire « jeune fille », « jeune fille en âge d’être mariée », « fiancée » ou « vierge ». La lecture pédophile des féministes achoppe déjà ici : dans la mythologie ou la peinture, les nymphes ne sont pas des petites filles. Celles de Waterhouse semblent avoir moins de 20 ans, certes, mais elles sont pubères, puisqu’elles ont des seins. Rien à voir avec Brooke Shields, donc.

La jeunesse des nymphes y est également en rapport avec celle du héros. Dans le mythe grec, Hylas est un très jeune homme (puer) et Hercule, son amant, est un homme âgé. La différence d’âge entre les deux inviterait plutôt à chercher la pédophilie de ce côté-là… On se contentera de rappeler que les deux idéologues de Manchester sont des militantes du féminisme lesbien, ce qui explique certains partis pris dans l’exercice de leurs fonctions – mais ne les justifie en rien. On relèvera que si l’expression du désir hétérosexuel leur donne de violentes envies de censure, le désir homosexuel n’est quant à lui jamais assez défendu à leurs yeux. Ainsi, Sonia Boyce se plaint-elle que dans le portrait de Sapho, qui fait face dans la galerie à Hylas et les nymphes, « rien ne suggère son statut d’icône lesbienne ». Militantisme quand tu nous tiens…

Auguste Charles Mengin, Sappho (1877), Manchester Art Gallery

Mark Hudson, dans l’article du Guardian où il a immédiatement dénoncé C. Gannaway, suppose aussi que c’est la jeunesse apparente des nymphes, qui « semblent être juste en dessous de l’âge du consentement » qui a motivé le retrait du tableau. Il rappelle aussi les accusations habituelles des féministes, qui reprochent aux peintres d’utiliser comme modèles des jeunes femmes issues de classes modestes ou des prostituées. Alors qu’ici, les visages stéréotypés des nymphes laissent penser que Waterhouse n’a justement pas utilisé de modèles vivants.

John William Waterhouse, Étude de nymphe
John William Waterhouse, Étude de nymphes

On se souvient par ailleurs qu’une femme comme Victorine Meurent, la muse de Degas, malgré son statut de modèle et son image de prostituée, n’en était pas moins une femme d’esprit et une femme forte. La relecture de l’histoire de l’art en termes de harcèlement sexuel n’est en général que réduction et surinterprétation.

Les féministes font de l’histoire de l’art en ne regardant plus que la biographie de l’artiste et en lui intentant des procès pour tout ce qu’elles estiment offensant – peu importe la prescription ou l’anachronisme. Il ne s’agit que de révisionnisme culturel.

Comme le dit Mark Hudson, on ne fait pas d’histoire de l’art uniquement en mesurant la taille des seins ou en traquant tout ce qui n’est pas politiquement correct chez un artiste afin de déterminer quelles œuvres seront ou ne seront pas « safe » dans nos musées aujourd’hui.

Les nymphes ne sont ni des « corps passifs », ni des femmes-objets

Il est clair que dans le mythe grec, les nymphes ne sont pas des victimes du patriarcat et que le sujet du tableau n’est pas l’objectivation de la femme. C’est même tout le contraire : Hylas est instrumentalisé par une déesse afin de faire souffrir son amant Hercule, qui le cherchera sans fin ; et il est enlevé par les nymphes. Par ailleurs, Hylas, qui ne s’intéressait pas aux femmes, ne voit certainement pas « l’objet » en elles.

Rappelons que les nymphes sont des esprits ou des forces créatrices de la nature, généralement bienfaisantes et protectrices. Régies par Diane/Artémis, ce sont des figures féminines actives, puissantes et indépendantes ; elles ne sont donc en rien des « corps » ou des « formes passives ». C’est plutôt la conservatrice, aveuglée par son militantisme, qui fait une projection mentale, réduisant toute figure féminine à ses stéréotypes misérabilistes et victimaires. C’est elle qui réifie les femmes et voit du sexisme là où il n’y en a pas. Elle envisage les nymphes comme des objets décoratifs, uniquement parce qu’elles sont féminines, ce en quoi elle nourrit les stéréotypes qu’elle prétend combattre.

Les nymphes ne sont pas non plus des « femmes fatales »

Dryopé et ses sœurs (les nymphes des sources) s’étant éprises d’Hylas, l’ont convaincu de venir vivre avec elles dans une grotte sous-marine. L’une d’elle l’a même pris pour époux.  Elles ne sont donc pas des « femmes fatales », puisqu’elles ne l’ont pas tué ; elles se sont contentées de le faire disparaître aux yeux des vivants, accomplissant ainsi le plan de Junon.

Théocrite (IIIe s. av. J.-C.) compare la descente d’Hylas dans l’eau à une étoile filante, mais ensuite, il dit que les nymphes le consolent tendrement sur leurs genoux. Propertius (Ier s. av. J.-C.) raconte que les nymphes le tirent doucement à travers l’eau – et l’on se demande même si Hylas n’était pas partiellement consentant car son récit introduit une certaine délicatesse dans l’enlèvement.

Ces nymphes qui désirent Hylas ne le conduisent donc pas forcément à sa destruction – mais qui sait, à la félicité paradisiaque. Ni mort ni vivant, Hylas reste à jamais entre deux eaux. Rappelons encore que sa mère étant une nymphe, l’élément eau ne lui était pas totalement étranger.

Sur le tableau de Waterhouse, le regard entre Hylas et la nymphe centrale n’est pas lubrique, il évoque plutôt la fascination ou le coup de foudre : Hylas se noie dans les yeux de la jolie nymphe. Il semble aussi se laisser entraîner sans opposer de résistance et le thème est traité sans agressivité.

 

Enlèvement d’Hylas par les nymphes; mosaïque pariétale, Rome, Basilique de Junius Bassus, début du IVe s.

Comme le fait remarquer l’auteur de cet article sur La Bauge Littéraire, la scène est traitée de manière bien plus violente par le mosaïste de la basilique romaine de Junius Bassus au IVe siècle. On y voit des nymphes au regard dur empoigner sans ménagement un Hylas qui se débat. Les nymphes de Waterhouse semblent bienveillantes, « comme si elles voulaient conduire le jeune homme vers un avenir meilleur, loin du règne des hommes et des armes, dans un monde plus doux et régi par d’autres lois que celles de la violence qui oppose les hommes aux hommes dans un conflit sans fin ». Les nymphes, représentantes d’un autre monde, lui tiennent la main pour l’accompagner, un peu comme des passeuses.

Et puis dans le fond, pourquoi les féministes condamnent-elles aussi rageusement la figure de la « femme fatale »,  grand fantasme aussi bien féminin que masculin ? Vont-elles ensuite s’en prendre à Dracula, l’homme fatal, afin de purger enfin toute la psyché humaine ?

Les nymphes sont-elles nymphomanes ?

Le mot nymphe a donné naissance au terme « nymphomanie » ; et quand on sait que les nymphes sont souvent associées aux satyres dans la mythologie, on a tout ce qu’il faut pour faire capoter l’inconscient obsessionnel des féministes : les vieux cochons s’en prennent toujours aux nymphettes, qu’ils voient comme d’abominables nymphomanes qui ne font rien que les exciter – puisque ces phallocrates font toujours porter la charge du désir aux femmes, n’assumant jamais leurs propres turpitudes. Soupir… le désir hétérosexuel est pourtant bien plus complexe que cela…

Les nymphes, figures des prostituées ?

Ici, tout le pouvoir est dans les mains des nymphes ; Hylas n’en a aucun. Il ne tend pas la main pour toucher les nymphes, ce sont elles qui le tirent dans l’eau. Car le sujet du tableau est aussi le désir féminin – et non pas masculin, ce qui rend inepte l’argumentation victimaire de nos deux censeurs.

Le stéréotype de l’homme prédateur n’est donc pas pertinent ici. Mais avec le féminisme misandre, l’homme ne peut jamais gagner. Si on ne peut pas l’accuser d’être un phallocrate dominateur, on va alors lui reprocher sa peur du désir féminin et proposer que le tableau illustre la « peur de la virilité victorienne des vagins féminins ». On peut supposer que le désir des nymphes était mal jugé par la société victorienne et qu’elles étaient perçues comme de mauvaises filles.

On peut même comparer les nymphes à un groupe de prostituées dénudées choisissant un gentleman dans un bordel de l’époque victorienne. Le gentleman est du type bourgeois blanc occidental, naturellement (l’ennemi des féministes, donc).  Et peut-être que, horresco referens, Waterhouse lui-même a fréquenté les prostituées. Et cela, les nouvelles chiennes de garde de l’histoire de l’art ne peuvent pas l’accepter : Waterhouse pourrait figurer sur la liste noire #MeToo – et les hommes qui admirent ses tableaux aussi, tant qu’à faire.

Pourtant, l’art est censé refléter l’intégralité de la condition humaine – donc aussi bien l’exploration du désir masculin que la peur des hommes du pouvoir féminin, ce que représente possiblement cette peinture, un instantané de l’anxiété masculine juste au moment où les femmes commençaient à gagner plus de liberté. Mais de quoi ce tableau est-il coupable et au nom de quoi devrait-il être condamné et censuré ?

La Reine des Fées

Un couplet de La Reine des Fées, poème en vieil anglais d’Edmund Spencer (fin du XVIe siècle), a possiblement inspiré ce tableau de Waterhouse :

« The wanton Maidens him espying, stood / Gazing a while at his unwonted guise ; / Then th’one her selfe low ducked in the flood, / Abasht, that her a straunger did avise : / But th’other rather higher did arise, / And her two lilly paps aloft displayd, / And all, that might his melting hart entise / To her delights, she unto him bewrayd : / The rest hid vnderneath, him more desirous made. » (The Faerie Queene, Livre II, Chant XII)

Il s’agit d’un poème sur les vertus à visée moralisatrice. Les nymphes y représentent la vie sensuelle et la concupiscence desquelles le héros est invité à se détourner. La morale victorienne avait sans doute trouvé là des choses allant dans son sens. La luxure et le désir physique étant peut-être condamnés dans le tableau, les féministes n’ont donc pas besoin de monter sur leurs grands chevaux. Mais comme la conservatrice est encore plus victorienne que les victoriens eux-mêmes…

Henrietta Rae, peintre féministe du nu érotique

Les deux acolytes ont ciblé Waterhouse uniquement parce qu’il était un homme. Leur misandrie est patente quand on sait que le même thème a été traité une dizaine d’années plus tard par une peintre victorienne également, Henrietta Rae. De plus, celle-ci était féministe et soutenait le droit de vote des femmes.

Or elle aussi peignait des femmes nues. Ses nymphes semblent légèrement plus âgées – quoi qu’il soit difficile de donner un âge précis à une femme en général, et en peinture en particulier. La nymphe de Waterhouse peut très bien avoir 20 ans mais paraître un peu moins.

Henrietta Rae (1859–1928), Hylas et les Nymphes, vers 1909 (Coll. privée)

Les thèmes symboliques et allégoriques prisés à cette époque se retrouvent chez Rae ; ainsi les allégories de l’âme et de la beauté sont-elles naturellement des femmes nues dans son Triomphe de Vénus. Le statut du nu mythologique ou allégorique ne devrait pas être remis en cause aussi aveuglément par les nouvelles puritaines idéologiques [article à venir sur le sujet].

Henrietta Rae, Psyché devant le trône de Vénus, 1894 (Coll. privée)

Selon la chercheuse Margaret Clarke, « le choix de Rae de mettre en vedette le nu féminin était une stratégie de pouvoir artistique, puisque le nu féminin était le nec plus ultra de la peinture académique ». La société victorienne appréciait le nu féminin. Et alors ? Les femmes s’en trouvaient-elles pour autant réduites en esclavage ? Cette vision misérabiliste de la condition féminine doit absolument être combattue, car ce sont des fantasmes féministes, pour le coup. Et celles-ci ont une tendance révisionniste prononcée à récrire le passé (et le présent) à l’aune de leurs névroses personnelles.

Katy Perry, une femme qui harcèle ?

Une autre polémique récente n’est pas sans rappeler le thème de cet article. La chanteuse américaine Katy Perry a été accusée de harcèlement sexuel car elle a volé un baiser à un jeune homme lors d’un show télévisé. La situation inverse aurait forcément provoqué une guerre nucléaire chez les nouvelles bigotes. Ce geste sera pour autant vite oublié, en raison du fameux « double standard » des féministes : un homme ne peut pas être victime d’une femme, même s’il en est victime. Car un homme est par nature un oppresseur ; l’égalité en droits ne faisant visiblement pas partie de la profession de foi féministe.

Je ne suis évidemment pas pour condamner Katy Perry, tout cela est absurde. Cet épisode illustre simplement la crispation désolante des relations hommes/femmes sous l’empire du féminisme puritain.

On rappellera en conclusion qu’Hylas et les nymphes est une scène mythologique, fictive et symbolique, avec des ressorts psychiques et métaphysiques. Il y a plusieurs niveaux de lecture possibles, comme toujours devant une œuvre d’art. Mythe antique, actualisation du mythe dans un contexte historique et social particulier, interprétations diverses… C’est d’ailleurs le propre de la peinture symboliste et préraphaélite que d’inviter l’esprit à la contemplation, la rêverie, le mystère ou la mystique. Une lecture militante au premier degré, misandre et intellectuellement racornie, est donc bien la dernière chose à faire devant une telle œuvre.

 

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