Masques

Quelques explorations personnelles sur le thème artistique du masque

. Picasso, Le Regard du peintre (juin 2017)

Camarón de la Isla et Paco de Lucía, « Romance de la Luna », album Calle Real, 1983.

Picasso se représente et se fait photographier derrière le masque du Minotaure, son double métaphorique : celui-ci lui  permet d’illustrer et de sublimer sa fougue et sa puissance sexuelles.

 

. Dementor’s Kiss (mai 2017)

Edvard Munch, Le Baiser à la fenêtre, 1892 (Oslo, Nasjonalgalleriet)

Le Baiser du Détraqueur

Qu’est-ce qu’un Dementor*/Détraqueur ?

*Je trouve le mot anglais plus poétique et plus évocateur que sa traduction française. Il est forgé sur le verbe latin dementor, rendre fou, forme passive de demento, être fou.

« Les Détraqueurs sont des êtres maléfiques sans âme. Leurs visages sont entièrement dissimulés par des cagoules et ils portent de grandes capes. Leurs mains sont luisantes et grisâtres, visqueuses et couvertes de croûtes. Ils poussent de longs soupirs rauques, comme des râles, et se déplacent en glissant.

« Quand on s’en approche de trop près, toute sensation de plaisir disparaît. En effet, les Détraqueurs se nourrissent des autres jusqu’à les réduire à quelque chose qui leur ressemble, se fichant de savoir si les gens sont innocents. Nul ne sait ce qui se cache derrière leur cagoule, les rares l’ayant vu étant ceux condamnés au Baiser du Détraqueur, leur arme ultime.

« Ils sont aveugles et ne ressentent que les émotions de leurs victimes potentielles.  À la place de leurs yeux, ils ont une peau fine et grise, couverte de croûtes, qui recouvre des orbites vides. Leur bouche est un trou béant et informe. »

Le doute n’est plus permis : j’ai eu le privilège d’en rencontrer un authentique ! Et j’ai même expérimenté son fameux baiser ! Plusieurs fois ! (Je connais donc son vrai visage !)

« Le Baiser du Détraqueur est un acte horrible utilisé par les Détraqueurs. Ils aspirent l’âme d’une personne, laissant cette dernière dans un état végétatif permanent, considéré comme pire que la mort. »

« Pire que la mort », bon, admettons que ce soit un peu excessif en ce qui me concerne ; je suis toujours en pleine forme ! Mais tout de même, cette procédure d’aspiration de l’âme par une créature sinistre, cela me parle plutôt bien. Cette manière aussi de se nourrir compulsivement des émotions des autres pour ne pas s’effondrer sur soi-même tel un trou noir, je connais.

Bien entendu, chacun aura pu reconnaître dans la description du Détraqueur une allégorie littéraire de la “perversion narcissique”* – J. K. Rowling expliquant même qu’elle a précisément créé ce personnage à l’image de ces êtres hautement toxiques pour leur entourage.

*Pour autant que la validité de ce concept, purement psychanalytique, soit avérée. Je laisse cette question aux spécialistes.

Jean-Patrick Capdevielle, Self Portrait at an Art Collector’s (2 x 2 m, technique mixte sur toile), 2017

(Cliquer sur la photo pour l’agrandir)

On notera que sur ce tableau, la personne qui accompagne le personnage principal est invisibilisée, rendue grise et transparente, comme réduite à l’état de spectre. Qu’est-ce à dire ?

Un autre fantôme, celui du serial killer Ted Bundy, alter ego du Détraqueur siégeant dans l’angle de sa cellule imaginaire, est omniprésent sur la toile. Son visage mort, photographié juste avant l’autopsie, son œil gauche tuméfié fixant l’enfer pour l’éternité, est naturellement celui que l’on fait glisser mentalement sur le visage absent du Détraqueur.

Le visage de Ted Bundy photographié après sa mort sur la chaise électrique (1989)

Un corps et un visage enfin réunis, car on comprend (ou l’on sait) que leur fantasme est le même : jouir de la souffrance, sexuelle ou psychologique – si possible les deux en même temps –, de leur proie.

Les objets utilisés par Ted pour supplicier ses victimes sont exposés à gauche, recouverts d’or. Le tournevis dressé au-dessus de la paire de menottes est de toute évidence une projection phallique.

Ted’s Gloves

Les outils utilisés par le Détraqueur sont quant à eux beaucoup plus subtils que la cagoule, les gants, la corde ou le speculum de Bundy – même s’il ne répugne pas à les utiliser lui aussi à l’occasion.

L’Ange de la Décomposition

Le Détraqueur aspire pour sa part la vie et la couleur des autres. C’est un démiurge de la couleur. Il laisse sur sa route des êtres décomposés et exsangues, dépouillés de leur substance, puis il expose comme des trophées sur son mur une palette de couleurs pures – les âmes dépecées de ses victimes, qui sait*. Le spot rouge carmin pourrait même évoquer le sang de l’une d’entre elles. La couleur et la vie sont des abstractions pour lui. Il les prend aux autres, puis les conserve à sa disposition pour en jouer et recréer artificiellement un monde dont il sera cette fois le seul maître – tel un Deus artifex .

* Même s’il s’agit d’un des « spot paintings » de l’artiste conceptuel Damien Hirst (Isonicotinoyl Chloride, 2005), j’aime l’interpréter comme cela.

Le Détraqueur présente son attribut de la main gauche, un masque qu’il a lui-même confectionné, à l’image des cartonnages de plâtre et de toile des masques de momies égyptiennes attendant d’être peints aux traits du défunt. Sa pose n’est pas sans évoquer celle des empereurs anciens, trônant et tenant de la main gauche le globe du monde, symbole de leur domination universelle. Or ici, le masque est justement ce qui permet au Détraqueur, en dissimulant sa véritable nature, d’exercer son emprise sur les autres.

Quand le Détraqueur retire son masque, on découvre alors qu’il n’a pas de visage, comme je l’avais expliqué dans un précédent article (relire “L’Homme sans visage”) – je profite d’ailleurs de cette publication pour gratifier l’artiste de donner corps aussi parfaitement à mon interprétation. Qu’il en soit donc chaleureusement remercié 😉

[Interprétation libre et revendiquée comme totalement subjective d’une toile de Jean-Patrick Capdevielle, Self Portrait with a Serial Killer at an Art Collector’s, 2017]

 

. L’Homme sans visage (juin 2016)

On dit souvent que le pervers narcissique porte un masque, ou des masques, qu’il sélectionne et adapte au gré de ses besoins et manipulations diverses.

On voit défiler ses différents visages, sa beauté du diable, ses sourires enjôleurs et ses mots sublimes (mais vides) ; on se laisse emporter malgré soi par la virtuosité de ce comédien hors pair.

Mais l’on se demande toujours quel peut être son vrai visage… à quoi celui-ci peut-il bien ressembler, une fois que le masque tombe.

Et l’on peut chercher longtemps… car de vrai visage, il n’a pas !

Le talent de la photographe ici a été, à l’insu de son modèle – et sans doute à son propre insu, de nous le dévoiler enfin, le vrai visage du pervers narcissique. C’est-à-dire, en lieu et place du visage séduisant que l’on connaît tous – mais qui est le visage d’un faussaire –, la vérité nue d’une personnalité qui se définit par un seul mot : le vide.

Le vide, l’absence de tout affect, de toute sincérité, de tout remords, de toute bonté, de toute beauté véritables : le néant. Et le mutisme, le silence, la fermeture : le masque n’a pas de bouche, car le PN n’a fondamentalement rien à dire – et en particulier, jamais d’excuses à adresser à ceux qu’il a blessés. D’où le malaise diffus que cette découverte peut provoquer chez qui contemple la photo, ou croit encore à la valeur des mots.

Et puis la course folle, la fuite en avant, la couardise d’affronter ceux que l’on a charmés, utilisés puis trahis. Alors le PN court, court sans fin, à la merci de ses peurs irrationnelles, les Martiens – ou plutôt, le juste retour de bâton que ses méfaits ne manquent jamais de lui rapporter. Et comme la vie ne lui apprend rien…

Cours, Forrest, cours !

Post-Scriptum : Cette pochette est magistrale, dans le sens où elle est archétypale : elle nous révèle en effet la vérité, ou plutôt l’absence de vérité – le mensonge – propre à ce type de personnalité.

Bien entendu, cette interprétation, hautement subjective et assumée comme telle, ne vise pas spécifiquement l’individu photographié ci-dessus ; elle est générique et s’applique à tout pervers narcissique en exercice. Car tous ont le même visage et tous, derrière des traits d’apparence humaine, dissimulent un masque de froideur, une inhumanité de momie, une authenticité de carton-pâte.

« Vous ressemblez à des sépulcres blanchis qui paraissent beaux à l’extérieur mais qui, à l’intérieur, sont pleins d’ossements de morts et de toute sorte de pourriture », (Matthieu 23, 27.)

[Photo publiée avec les autorisations de Jean-Patrick Capdevielle et de Catherine Beudaert, photographe]

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