[Mansetmania] – Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ?

« Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ?
C’est qu’à la fois les hommes se sont tus.
C’est bien la poésie qu’on tue
Sur une route en pente. »

« Pourquoi les femmes sont-elles devenues cruelles ?
Comment cette brassée d’orties finira-t-elle ?
Qui pique, envahit tout,
Qu’aucun produit ne tue. »

« Pourquoi les femmes sont devenues tout autre chose ?
Et qu’avec elles le reste s’est asséché… »

« Pourquoi les femmes » est un titre de Gérard Manset tiré du concept-album À Bord du Blossom paru à l’automne 2018. Léo LeBoc en propose ici un montage sur des images (les plus soft) du film Glissements progressifs du plaisir d’Alain Robbe-Grillet (1974) avec Anicée Alvina et Michael Lonsdale :

*Glissements progressifs du plaisir est une interprétation surréalistico-érotique de La Sorcière de Jules Michelet (1862), cette fable historique qui nourrit aujourd’hui encore la propagande féministe sur les sorcières (cf. « Les sorcières en renfort »).

Le maître de la mélopée hypnotique ose donc un texte discordant, totalement à contre-courant de la grand-messe consensuelle #MeToo – et d’aucuns en sont encore tout retournés. La journaliste de l’Express avait tiré la première : « Des chansons envoûtantes, mais gâchées par une mentalité néoréac », écrivait-elle, ponctuant sa recension d’À Bord du Blossom par cette sentence : « Un point de vue à contre-courant de #MeToo, dont il aurait pu se passer. De quoi gâcher cet appel du large au charme insolite » (« Gérard Manset a-t-il largué les amarres ? »L’Express, 26/10/2018).

Les fans historiques se sont parfois trouvés tout aussi déconfits : « Chui allé à la Fnac, le vendeur m’a demandé si je voulais l’écouter en version « shuffle » sur les enceintes du magasin (…). On a passé les titres assez rapidement (en se regardant de temps à autres), ha « pourquoi les femmes sont-elles devenues si méchantes ? », j’ai compris que nos chemins s’étaient définitivement séparés ». D’autres, plus indulgents, émettent des hypothèses fort plausibles, tel le « désespoir du bourdon » :  « Eh oui, cher Gérard, va falloir que tu te fasses une raison ! Ça ne sera jamais plus comme avant. Le grand coït poétique et romantique en plein vol est passé de mode… Au grand dam des bourdons, les Reines sont devenues terre-à-terre et se contentent souvent de n’être que des butineuses… » ; ou une possible provocation : « Un étonnant point de vue en ces temps où paroles se libérant, l’émancipation égalitaire se pose comme socle nouveau des relations humaines. À moins que ce ne soit une provocation ? ».

Dans Rolling Stone (23/10/18), Yves Bigot s’attachait à recontextualiser la chanson : « Dans “Pourquoi les femmes”, aux quelques accords bluesy, Manset dit finalement son tourment, celui d’un capitaine abandonné, par son époque, par ses semblables, par toutes celles qui donnent la vie – et son sens à celle-ci –, sous l’enseigne #MeToo » ; de même que Philippe Cormet pour Le Vif (16/11/18) : « Texte moins macho que venant d’un autre temps où il n’était pas encore question de #BalanceTonPorc ».

Moi qui ai développé ce site précisément en réaction à #MeToo et #BalanceTonPorc (dont le déferlement médiatique date d’octobre 2017) – et indépendamment du fait que je suis une fondue de Manset depuis des décennies –, je ne pouvais évidemment pas passer à côté de cette chanson.

Le Langage oublié

Dès sa première écoute, « Pourquoi les femmes » a fait résonner en moi « Le langage oublié » (2003), titre dont je mets ici deux courts extraits, que j’ai illustrés par les amours de Flora et Zéphyr, les personnifications antiques du printemps et du vent de l’ouest (plus une touche de Picasso) :

« Le malade se tait, ne répond pas
Et sa bouche aujourd’hui tout édentée
A-t-elle connu quelque joli baiser
Comme une eau pure, comme une coupe fraîche, comme un murmure…
Qui parle encore ce langage inconnu
Par lequel nous nous étions trouvés et découverts ensemble… »

« Aujourd’hui, c’est hier, hier c’était demain
L’homme et la femme allaient main dans la main
Le malade se tait, ne répond pas
L’homme et la femme allaient, même pas, même pas
Qui parle encore cette langue finie
Ni ailleurs ni là-bas, pas plus qu’ici… »

[Les légendes des tableaux utilisés dans les montages vidéo sont à retrouver ici et ici].

La nostalgie de ce langage oublié – le langage des jardins, de la poésie, du désir hétérosexuel, de la liberté sexuelle ou des amours légères des 70’s, qui sait – se fond dans un rêve édénique de Floralies antiques où des hommes aux tempes grises se mêlent aux filles des jardins qui s’égaient comme des nymphes autour des fontaines… Mon illustration fait bien sûr écho aux « Filles des jardins » de l’album Matrice (1989), titre réédité dans la compilation Toutes Choses (1990) – dont le nom surgit encore à la fin de « Pourquoi les femmes » :  « Pourquoi les femmes sont devenues d’autres choses ? Tout autre chose… D’autres choses… ».

« Pourquoi ont-elles changé ?
Le fruit est-il mangé ?
Sommes-nous des étrangers
Qui savent même plus nager,
Rejoindre la rive ombragée… »

Il y a donc une grande cohérence et une unité dans l’oeuvre pluri-décennale de Manset (ce que tout mansétophile sait déjà), y compris sur cette question des femmes et du commerce amoureux.

« Entrez dans le rêve » 

Sens littéral ou sens figuré ?

L’univers onirique de Manset n’est pas, ou n’est plus, celui de notre monde. A-t-il jamais existé ? Il est fort possible que Manset fasse concrètement référence aux années 70-80 qu’il a traversées, de la banlieue nord jusqu’aux chambres d’Asie en passant par le Royaume de Siam ; à cet espace-temps où hommes et femmes s’aimaient semble-t-il beaucoup plus simplement qu’aujourd’hui.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que ce monde n’existe plus, tout au moins en dehors de la licence poétique – celle-la même qui, faut-il le rappeler, autorise toutes les audaces de plume – ; la poésie est ce dernier lieu où des âmes nostalgiques peuvent encore rêver, comme des petits garçons emplis d’espoir, au ballet des nymphes autour des sources, aux amours de la déesse Flore avec le dieu Zéphyr, à toutes ces allégories du désir naturel aujourd’hui totalement passées de mode ; à ce langage floral désormais oublié, rejeté, disparu – ne restent plus que les brassées d’orties.

L’éden de Manset, réel, passé ou rêvé, apparaît même comme celui d’avant l’éromachie, c’est-à-dire d’avant l’entrée dans le monde de la guerre des sexes. Il n’existe décidément plus que dans les rêves ou les allégories, comme le langage des fleurs ou celui des amours des dieux et des nymphes, eux-mêmes métaphores du printemps, de la licence poétique ou du commerce amoureux. Il y a certainement – et comme toujours avec Gérard Manset – plusieurs niveaux de lecture possibles.

De Flore aux brassées d’orties

Qu’il soit monde d’avant ou monde rêvé, ou les deux à la fois, ce paradis perdu (« Le paradis terrestre, voyez ce qu’il en reste… ») se retrouve en tout état de cause, et comme on peut facilement l’imaginer, en décalage complet avec l’actuel univers néo-féministe, univers 2.0 au ras des pâquerettes où la vulgarité le dispute sans relâche à la misandrie la plus décomplexée et où toute culture, non seulement libertine mais surtout classique, se trouve vouée aux gémonies, fustigée comme un témoignage accablant de cette culture patriarcale, « blantriarcale » – en un mot,  occidentale – qu’il faut abattre à tout prix.

Cet homme aux tempes grises, autrefois appuyé pensivement au rebord des fontaines, aujourd’hui « assis sur un banc », qui n’a « pour tout refuge que son caban » et « se souvient des paradis antiques » ; cet homme qui se remémore des amours révolues qu’il idéalise forcément un peu, c’est surtout cet homme, ou cette femme qui, comme moi, se désole de voir la culture classique continuellement dégradée, condamnée, asséchée sous le regard mesquin et punitif des féministes contemporaines.

Je pense très précisément, en écrivant cela, aux assauts répétés des néo-féministes contre l’art antique (« Homme blanc à abattre – la statuaire grecque »), contre les tableaux préraphaélites de John William Waterhouse, par exemple ou contre l’art occidental en général («Trop d’Occidentaux au programme d’histoire de l’art à Yale : vers la dictature des identités ? »Le Figaro, 28/01/2020).

Derrière l’assimilation de Manset, « hommes = image de la poésie » versus « femmes contemporaines = dessèchement intellectuel et amoureux » qui a pu faire bondir les féministes, je reconnais tout aussi bien les parallèles que font ces dernières elles-mêmes quand elles nous expliquent que la raison, la philosophie antique ou l’humour sont patriarcaux et oppressifs car ils sont les produits de l’homme blanc occidental. Frappée d’excommunication, la poésie de l’homme blanc est également en passe de devenir un langage oublié – on l’a vu récemment encore avec les féministes de l’ENS Lyon fustigeant la poésie classique de Ronsard ou d’André Chénier (Marc Hersant, « Chénier, Eschyle, Ronsard, etc. : les classiques en procès »Transitions, Littérarités n°10, 06/07/2019). C’est ainsi que pour ma part, je comprends cette image : « C’est bien la poésie qu’on tue / Sur une route en pente » et c’est aussi en ce sens que j’ai illustré « Le langage oublié ».

Il ne faut pas oublier par ailleurs que l’idéalisation du corps féminin, dans l’art grec ou hellénistique, tout comme les nus féminins dans l’art classique, préraphaélite, symboliste, victorien, etc., ne sont pas qu’à regarder avec les lunettes filtrantes néo-féministes qui rabaissent et dessèchent tout : le nu féminin était surtout pour les peuples anciens une matérialisation de l’esprit, un hommage des hommes à la perfection de la création divine, un idéal de beauté absolue qui tirait le monde vers le haut, qui portait à la contemplation, à l’apaisement, aux valeurs de l’esprit et à la réconciliation de la chair et de l’âme. Le nu dans l’art était, tout autant qu’une célébration de la beauté de la chair, une métaphore de la vie intellectuelle, de la poésie et de la philosophie. Toutes choses que l’approche bas du front des féministes (qui n’y voient que du « male gaze » et de la « culture du viol » et qui voudraient les exclure des musées) ne leur permet plus d’appréhender.  » Les femmes » de la chanson sont donc surtout pour moi une métaphore de la licence poétique et de la vie de l’esprit.

Le combat des pères

« Jusqu’au petit garçon qui vient dire à sa mère :
Ce que tu fais est mal !
Mon père n’est pas un animal. »

On relève aussi dans « Pourquoi les femmes » ce petit mot de soutien au combat des pères ainsi qu’à tous ceux qui défendent encore la fonction paternelle continuellement mise à mal par les discours néo-féministes.

Cette position n’est pas non plus nouvelle chez Manset ; elle résonne par exemple avec ce passage de « Jadis et naguère » (dans l’album du même nom sorti en 1998) : « En ce temps-là, l’homme était guerrier/La femme était mère / Rien ne subsiste / Que poussière ». Toujours ces images des temps anciens et des rôles sexués assumés… Il n’est plus seulement ici question du paradis perdu idéalisé d’avant l’expulsion d’Adam et Ève, mais plus largement de la vie de l’humanité toute entière telle qu’elle a été la seule attestée jusqu’à son entrée dans l’époque contemporaine.

Car « L’homme était guerrier/La femme était mère » n’est pas tant un regret de vieux réac (comme diraient les progressistes) que ce que la science évolutionniste nous apprend chaque jour sur la réalité historique du genre humain. Tant que l’humanité ne pourra profiter dans son ensemble des « progrès » de l’utérus artificiel, de la GPA, de la société des loisirs – et surtout, tant qu’elle ne saura vivre dans des sociétés pacifiées, post-guerrières, où chacun sera un Bisounours pour son prochain, ces antiques schémas resteront pour longtemps les seuls viables… sans qu’il soit forcément nécessaire de s’en plaindre.

Manset est donc toujours pour moi ce poète et ce philosophe intuitif, capable de mettre le doigt (parfois sans prendre de gants) sur les essentiels du genre humain.

« Les hommes se sont tus  » / « Le malade se tait, ne répond rien »

Le blues du musicien privé de sa vue sur la beauté du monde : de Picasso à Manset.

Le Tunnel Végétal (Thousand / Stéphane Milochevitch)

Tout n’est pas perdu ! La langage érotico-floral existe encore, comme cette heureuse découverte m’a permis, à peine cet article terminé, de m’en rendre compte !

Je ne sais pas si Stéphane Milochevitch, l’auteur-compositeur-interprète leader du groupe Thousand est davantage le fils spirituel de Manset, Bashung, Murat, Capdevielle (ou de tous à la fois), mais son inspiration est au croisement exact de tout ce que j’aime !

Des nappes de cordes et de synthés enveloppantes, des métaphores de paradis végétal, des voix qui se marient à merveille, un soupçon de nostalgie (malgré son jeune âge), bref, un charme fou !

« Montre-moi ce qui se cache derrière les pétales
Conduis-moi dans le tunnel végétal »

Cupidon de la nuit

[à suivre…]

Vignette haut de page : Gérad Manset, photo Marc Charvez, Télérama, 1991

Voir aussi :

  • Sur Flora et les Floralies :

Lucrèce Borgia – Entre le vice et la vertu